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jeudi 2 mai 2013

Revoir les lieux de nos ancêtres


Lors de mon dernier séjour en Mayenne, je suis passé par Vimarcé et j'ai pu faire quelques photos de l'église du village où vécurent un couple de mes ancêtres au XVIIIème siècle. A mon retour, j'ai créé une page Wikipedia concernant cette église afin que d'autres généalogistes puissent en profiter et voir cette église depuis leur ordinateur.

Lorsque j'ai commencé ma généalogie, je m'intéressais à remonter le plus vite possible, sans vraiment faire attention aux détails. Depuis, je fais des recherches sur internet concernant les lieux où ont vécu mes ancêtres et les métiers qu'ils ont exercés. Certains bâtiments existent encore aujourd'hui. Prenons l'exemple d'un de mes ancêtres de la Dordogne : Jean de Saint-Astier.

Les renseignements que je possède à son sujet sont tirés du Nobiliaire universel de France (Tome 17) par Nicolas Viton de Saint-Allais. En voici un extrait :

"Jean de Saint-Astier, damoiseau, seigneur du Lieudieu et de Verzinas, en Périgord, et de Ligne en Auvergne, maître d'hôtel de Jeanne de Bretagne, était le troisième fils de Forton de Saint-Astier, seigneur des Bories, et de Jacquette Cotet, sa troisième femme. [...] Enfin, il mourut au château du Lieudieu, le 22 avril 1518, et fut enterré à Boulazac."
Jean possède donc trois seigneuries, dont celle du Lieudieu où il semble vivre principalement puisque c'est l'endroit où il décède. Quelques recherches sur Wikipedia m'indiquent que le château du Lieu-Dieu est situé dans cette commune de Boulazac dont il est ici question.

(source : Père Igor, licence CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons)
Ce magnifique château de contes de fées se nommait originellement la Baconnie. Le nom du Lieu-Dieu lui aurait été donné après que les saint-sacrements des églises alentours furent mis au tabernacle de sa chapelle pour éviter toute profanation des hosties par les mercenaires anglais qui ravageaient le pays durant la guerre de Cent Ans.

Continuons la lecture du nobiliaire :

"Il avait épousé, par contrat passé au château de Hautefort, le dernier jour d'août 1488, demoiselle Gabrielle de Hautefort (Gontaut), fille de feu noble homme Antoine de Hautefort, seigneur des châteaux et châtellenies de Hautefort et de Thenon, et de dame Marguerite d'Abzac ; elle était alors sous la tutelle de sa mère, et de Jean de Royère, chevalier, seigneur de Lons, et fut assistée de nobles Jean d'Abzac, seigneur de la Douze, Jean de Saint-Astier, seigneur des Bories, Jean d'Abzac, seigneur de Bellegarde, etc., ses proches parents : sa dot fut réglée à quinze cents livres tournois."
Comme souvent en ces temps anciens, la future épouse est bien plus riche et d'une plus grande famille que le marié. Il suffit de voir la différence entre le petit château du Lieu-Dieu avec l'énorme château de Hautefort pour en juger.

(source : MOSSOT, licence CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons)
Je vais dans quelques jours repartir pour la Sarthe. J'espère prendre plusieurs photos de Marigné-Laillé et de Mayet où vécurent mes ancêtres Le Bourcier afin de reconstituer une partie de leur quotidien et de voir les bâtiments qu'ils ont vu, les églises où ils ont fait baptiser leurs enfants, etc.

Pour conclure, une belle histoire concernant le blason des Saint-Astier. Le blasonnement est le suivant : d'argent à trois aigles de sable posées en chef 2 & 1, et en pointe trois cloches du même émail, bataillées d'or, posées également 2 & 1.

(source : dessin personnel, licence CC BY-SA 3.0)
Les armes se contentaient autrefois de trois aigles. Mais, le 8 juillet 1275, les cloches de toutes les églises de Limoges se mirent à sonner miraculeusement à la mort de Pierre de Saint-Astier, évêque de Périgueux. Depuis, en mémoire de ce miracle, les trois cloches ont été ajoutées au blason de la famille.

vendredi 12 avril 2013

Vivre à Châteauneuf depuis 832 ans


Ma famille maternelle est originaire de Châteauneuf-sur-Cher, et y est implanté depuis extrêmement longtemps, comme nous allons le voir. L'acte le plus ancien concernant un de nos ancêtres ayant vécu à Châteauneuf est une charte de l'Abbaye de Noirlac de 1181.

(Abbaye de Noirlac, source : Goldmund100, licence CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons)
La personne ayant ratifié cette charte se nomme Renoul de Culant, seigneur d'Issoudun et de Châteauneuf-sur-Cher en partie et baron de Culant. Son fils, Hélie, obtiendra du Roi Philippe Auguste en échange de la seigneurie d'Issoudun le tiers manquant de la seigneurie de Châteauneuf et sera donc baron de Culant, de Châteauneuf-sur-Cher et de Saint-Désiré.

Les armes des Culant se blasonnent ainsi : d'azur, semé de molettes d'or, au lion de même brochant.

(source : dessin personnel, licence CC BY-SA 3.0)
Les couleurs (or et azur) sont celles de nombreuses familles de France puisque ce sont celles des armes de la famille royale. Les molettes symbolisent des éperons de cavalier. Le lion est un attribut fréquemment porté par les familles nobles.

Pendant 832 ans, notre famille a donc vécu à Châteauneuf-sur-Cher, voici la descendance depuis Renoul de Culant jusqu'à mon arrière-grand-père :


  • Renoul de Culant
  • Béatrix de Culant
  • Pierre de Bastard de Sainte-Solange
  • Guillaume de Bastard
  • Jehan de Bastard de Sainte-Solange
  • Macé de Bastard
  • Jacques de Bastard
  • Guillaume de Bastard
  • N. de Bastard
  • Jeanne de la Loë
  • Pierre Godard
  • Françoise Godard
  • Pierre Jaupitre
  • Etienne Jaupitre
  • Pierre Jaupitre
  • Pierre Jaupitre
  • François Jaupitre
  • Pierre Jaupitre
  • Catherine Jaupitre
  • Hélène Buret
  • Anne Prigat
  • Jeanne Virginie Douard
  • Victorinne Robert
  • Virginie Monory
  • Pierre Marie Joseph Frémeau

vendredi 1 mars 2013

Généalogie de la famille Jaupitre


Dans le cas où certains feraient des recherches sur la famille Jaupitre, voici la généalogie livrée par Gaspard Thaumas de la Thaumassière dans son Histoire du Berry, Livre XII, Chapitre XLVI :

Estienne Jaupitre Ecuyer Seigneur du Poiriou & de Vaugibault, Echevin de Bourges es années 1519 & 1520 par son testament du 25 janvier 1529 lègue de préciput et avantage à Jean Jaupitre son fils aîné, sa maison située en la paroisse de Saint-Pierre-le-Marché, qui porte d'azur au coq hardi, membré, becqué, crêté & couronné d'or, élevé sur une terrasse de sinople ; épousa Françoise Godard, fille de Pierre Godard Seigneur de la Grêlerie, d'où :

Armes de la famille Jaupitre (source : dessin personnel, licence CC BY 3.0)

Armes de la famille Godard (source : dessin personnel, licence CC BY 3.0)
2. Jean Jaupitre qui suit.
2. Jacquette Jaupitre, épouse de Jean de Perelles Seigneur de Coulons.

Armes de la famille de Perelles  (source : dessin personnel, licence CC BY 3.0)
2. Jeanne Jaupitre mariée à Jean Esterlin Seigneur du Pavillon de Pigny.

Armes de la famille Esterlin  (source : dessin personnel, licence CC BY 3.0)
2. Pierre Jaupitre Seigneur du Poiriou.
2. Etienne Jaupitre Chanoine de Bourges.

II.


Jean Jaupitre Seigneur de Vaugibault, Echevin de la Ville de Bourges es années 1562 1571 épousa Hélène de Cambray fille de Michel de Cambray Seigneur de Thesieux, & de Perrette de Treignac sa femme, le 13 décembre 1545 fit son testament le 22 février 1587 entre ses enfants, par lequel il  légua de préciput & avantage à Jean-Jacques Jaupitre son fils, la maison qu'il avait aussi eue de préciput & avantage par la disposition de son père, & le surplus le laissa également à tous ses enfants, qui sont,

Armes de la famille de Cambray  (source : dessin personnel, licence CC BY 3.0)
3. Jean-Jacques Jaupitre qui suit.
3. Anne Jaupitre femme de M. Isambert le Jeune, Lieutenant de la Prévôté.

Armes de la famille le Jeune (source : dessin personnel, licence CC BY 3.0)
3. Gabrielle Jaupitre femme de Jean des Coûts Contrôleur au Grenier à Sel de Montluçon.
3. Geneviève Jaupitre épouse de M. Jean Dorleans Seigneur des Moloises.

Armes de la famille Dorleans (source : dessin personnel, licence CC BY 3.0)
3. Catherine Jaupitre épouse de Jean Riviere Seigneur de Vaugibault & de Villeperdue.

III.

Jean-Jacques Jaupitre Seigneur de Dames, Conseiller au Siège Présidial de Bourges, contracta mariage le 29 juillet 1593 avec Jeanne Gassot fille de Gabriel Gassot Prévôt de Bourges, & de Gabrielle de l'Hôpital sa femme, fut élu Echevin de la Ville de Bourges l'an 1605 d'où sont issus, 

Armes de la famille Gassot (source : dessin personnel, licence CC BY 3.0)
Armes de la famille de l'Hôpital (source : dessin personnel, licence CC BY 3.0)
4. Jacques capucin.
4. Etienne Jaupitre qui a continué la lignée.
4. André Jaupitre qui a continué la lignée.
4. Anne Jaupitre femme de Guillaume de Sauzay Ecuyer Seigneur de Bois-Briou.

Armes de la famille de Sauzay (source : dessin personnel, licence CC BY 3.0)

IV.

Etienne Jaupitre Vicomte des Porches & Seigneur de Dornon, Conseiller du Roi, Conservateur des Privilèges Royaux de l'Université de Bourges, s'allia avec Catherine Le Begue fille de Claude Le Begue conseiller au Présidial de Bourges, & de Jeanne le Maréchal sa femme le 24 février 1631, a exercé la charge de Maire es années 1635 & 1636 d'où

5. Joseph Jaupitre Seigneur de Dornon, Conseiller au Présidial de Bourges, mon intime ami, mort sans être marié.
5. Etienne Jaupitre Vicomte des Porches, Conseiller du Roi, Conservateur des Privilèges de l'Université de Bourges
5. César Jaupitre Seigneur de Dornon, Baron de Contremoret, conjoint par mariage avec Catherine Bigot.
5. Catherine Jaupitre épouse d'Antoine Labbe Ecuyer Vicomte de Saint-Georges.

Armes de la famille Labbe (source : dessin personnel, licence CC BY 3.0)

Branche de Dames.

V.

André Jaupitre Seigneur de Dames, épousa Marie de Mahis fille de François de Mahis Seigneur du Breuzé, & de Marie Barathon sa femme, le 22 de février 1632 d'où, 

5. André Jaupitre.
5. N... Jaupitre.
5. N... Jaupitre.
5. N... Jaupitre.
5. Catherine Jaupitre.

lundi 25 février 2013

Jeanne de La Font, femme de lettres du Berry


En cherchant la généalogie de mes ancêtres Jaupitre, je suis tombée sur la fille d'un premier mariage de Françoise Godard : Jeanne de La Font. Cette Jeanne passe pour avoir été l'une des grandes poétesses de son temps et l'épouse de Jacques Thiboust, secrétaire de la duchesse de Berry. Jeanne et Jacques formèrent un couple de poètes à Bourges dont ils constituèrent le centre de la vie culturelle. Elle fut élevée par sa mère Françoise Godard et son beau-père, Etienne Jaupitre, tous deux mes ancêtres. L'article va certes être un peu long, mais il est rare d'avoir autant de renseignements sur des ancêtres de cette époque.

Voici un texte extrait des Mémoires de la Commission historique du Cher rédigé par la Société historique, littéraire, artistique et scientifique du département du Cher que je vais restituer en partie, agrémenté de quelques illustrations, pour vous conter l'histoire de cette lointaine tante, première piste pour donner une origine aux talents artistiques de la famille. Il raconte l'histoire de Jeanne de La Font et rassemble de nombreux détails passionnants sur la famille de sa mère, Françoise Godard, dont je descends :

"C'est à l'aurore de ce mouvement de la renaissance que nous trouvons Jacques Thiboust installé à Bourges dans la situation d'un homme dont une belle position près de la cour, un emploi financier fort convenable, des relations étendues, un goût prononcé pour les lettres, et par-dessus tout une belle fortune devait faire un personnage d'une certaine importance. Colletet, pour faire apprécier ce point qu'il envisage de même, s'exprime ainsi : "Il exerça une charge d'élu qui en ce temps-là n'étoit pas comme aujourd'hui des moins lucratives, ni des moins considérables des offices de finance. Il fut encore notaire et secrétaire du Roi en une saison où il n'y en avoit pas un si grand nombre."

Cette charge de secrétaire et notaire du roi devait avoir une importance différente suivant que celui qui en était revêtu suivait la cour ou habitait la province. Dans ce dernier cas elle était en partie honorifique. Pour ceux résidant près du grand chancelier, dont ils étaient comme les greffiers, leur emploi consistait à faire les expéditions de la chancellerie ; c'est-à-dire à rédiger et expédier les édits, ordonnances, chartes royales, sentences et arrêtes du conseil et des cours souveraines. [...]

En cette qualité Thiboust faisait partie de la maison du roi, lorsque celui-ci, selon toute apparence, le céda à sa soeur, qui le choisit pour son secrétaire et valet de chambre ordinaire. Je croirais volontiers que cette événement fut contemporain de la donation par François Ier à Marguerite du duché de Berry (1517).

(source : Portrait de Marguerite d'Angoulême (1492-1549) par Jean Clouet, domaine public, via Wikimedia Commons)
Il est probable qu'elle chercha à cette époque à s'entourer de Berrichons. Une fois attaché à la maison de la Duchesse, Thiboust, si déjà il n'était entré en relation avec eux, dut y connaître les hommes de lettres qui lui formaient une cour poétiquement adulatrice, et entre autres Marot, l'amoureux serviteur de cette adorable maîtresse, et qui était de deux ou trois ans plus jeune que Thiboust. [...]
Marguerite de Navarre ne séjourna guère jamais dans son duché de Berry. Thiboust, qui l'y avait probablement accompagnée quand elle en prit possession, y acquit alors cette charge d'élu qui le retint définitivement dans son pays natal.

[...] Quatre conseillers dans chaque élection, à l'époque où vécut Thiboust, composaient le tribunal avec le président, son lieutenant et l'avocat du roi. Thiboust était un des quatre de l'élection de Bourges. L'office présentant d'assez grands avantages pécuniaires, il n'y a pas lieu à s'étonner de le voir riche. C'était là du reste le côté positif de l'affaire : quant à ce qui regarde les dignités il trouvait satisfaction dans sa qualité de secrétaire du roi, dont le plus beau privilège était de conférer au titulaire le droit de noblesse, et par là même, de mettre celui qui en était revêtu sur le meilleur pied dans le pays. Aussi voit-on toujours Thiboust traité de monseigneur.

Noble par sa charge, si même il ne l'était avant, Thiboust avait son blason que nous allons décrire. Ses armes, au dire de La Thaumassière, étaient d'argent à la face de sable, chargée de trois glands attachés à leurs coupettes et branchettes d'or, accompagné de trois feuilles de chêne de sinople, deux en chef, une en pointe. [...]

Armes de la famille Thiboust (source : dessin personnel, licence CC BY 3.0)
Jusqu'à son établissement dans la province Thiboust ne paraît pas avoir songé au mariage. Les distractions du monde dans lequel il vivait l'en empêchaient sans doute. Une fois retiré à Bourges ses idées changèrent à cet égard, il songea à se marier, et, jeune encore, comme il était, il ne lui fut pas difficile de trouver ce qu'il désirait.  D'ailleurs bien posé, pourvu d'un écusson et d'une fortune solide, il réunissait tout ce qui peut procurer un bon parti. A cet égard, il fut, si l'on ajoute foi aux témoignages contemporains, partagé aussi bien qu'il pouvait le prétendre. S'il faut en croire Robinet des Grangiers, la duchesse de Berri l'eût bien servi dans son mariage. Cette princesse, dit-il, "la plus savante de son temps, l'appela à son service, et le fit son premier valet de chambre ; dans cette position il eut toute sa confiance, et elle lui procura l'épouse la plus digne et la plus méritante." Je ne sais ce qu'il faut croire de cette intervention matrimoniale de la duchesse Marguerite en faveur de son valet de chambre ordinaire : quoi qu'il en soit, ce que nous savons de plus certain sur ce point, c'est Catherinot qui nous l'apprendra, ou qui nous mettra sur la voie d'en savoir d'avantage. Il nous raconte que Jacques avait épousé anté aras, le 16 janvier 1520, vieux style (1521), Jeanne de La Font, fille unique de Jean de La Font, sr. de Vesnez sous Lugny, et de Françoise Godard [ndlr : mon ancêtre]. Le contrat de mariage avait été passé le 22 novembre précédent par Me Dumoulin, notaire royal à Bourges. Du reste, Catherinot, non plus que La Thaumassière, en dehors du titre que nous venons de rapporter, n'indiquent rien sur la position de ce La Font. Cependant le dernier nous apprend qu'il avait des armes qu'il décrit ainsi : d'azur au chevron d'or, accompagné de deux étoiles de six pointes, au chef d'or chargé d'un lion léopard de sable.

Armes de la famille de La Font (source : dessin personnel, licence CC BY 3.0)
Ceci paraît indiquer que La Font a rempli des fonctions de prudhomme ou d'échevin dans une de ces années où la composition du corps de ville est restée inconnue. Il mourut, ajoute Catherinot, le 5 juillet 1505, et fut enterré dans l'église Saint-Médard. [...] Enfin une pièce jusqu'à présent inédite vient achever de nous renseigner sur la situation de Jean de La Font. C'est la copie de son contrat de mariage dressé le 2 mai 1502 par-devant Me Jean Poitevin, notaire à Bourges. Il y est dit que le futur époux de Françoise Godard, dont le père Pierre Godard [ndlr : mon ancêtre] était un marchand de Bourges, exerçait lui-même marchandise en cette ville. Il n'est pas fait mention expresse du genre de commerce qu'il professait, ni de sa demeure ; mais on y voir que ledit Godard demeurait rue de Mont-Chevry, aujourd'hui Saint-Sulpice, derrière l'hôtel de Cuchermois, cet hôtel si beau, qu'au dire de Catherinot on nommait alors le petit Louvre, et dont il ne reste plus aujourd'hui une seule pierre, tandis qu'on sait que Jean de La Font logeait près de là sur la paroisse Saint-Médard. (La maison Godard pourrait bien être ce joli spécimen d'architecture en bois de la renaissance qu'on nomme aujourd'hui la maison de la Reine-Blanche. Cependant, je dois dire qu'un écusson récemment découvert sur la cheminée d'une de ses chambres offre des armes qui ne sont pas celles des Godard.)

Maison de la Reine-Blanche (source : Ministère de la Culture (France), Médiathèque de l'architecture et du patrimoine, diffusion RMN)
D'autre part les témoins au contrat sont, l'un un drapier, l'autre un presseur de draps ; d'où on peut conclure que le beau-père comme le gendre étaient drapiers et qu'ils logeaient dans le voisinage l'un de l'autre, au quartier de la draperie. [...] Il ne faut pas oublier qu'à l'époque où nous sommes le corps de la draperie tenait le haut bout dans notre pays. Il avait pour lui la richesse, et les dignités bourgeoises lui étaient dévolues. La famille à laquelle Jean de La Font venait de s'allier a fourni à notre ville plus d'un échevin. Un frère de sa femme, François Godard, seigneur de la Grêlerie, fut maire de Bourges en 1557-58. Ces Godard paraissent reconnaître pour auteur un clerc d'office ou secrétaire du duc Jean de ce nom qui aurait commencé la maison.

Armes de la famille Godard (source : dessin personnel, licence CC BY 3.0)
Lors de son mariage Jean de La Font n'était pas encore possesseur de la terre de Lugny, car il est dit dans son contrat que ses biens sont meubles "ou à bien peu près," comme il convient chez un négociant : et faculté lui est accordée de convertir lesdits biens meubles en héritages jusqu'à concurrence de 6,000 livres tournois. Lorsque à peu de distance de cette époque il fit l'acquisition du domaine de Vesnez, ce ne fut guère probablement que dans l'intention d'avoir un fief dont il pût accoler le nom à son nom patronymique, et non pour faire un placement de fonds avantageux, le revenu net de cette propriété étant à peine de trente livres par an, ainsi que je l'apprends, d'une liève du duché de Berry, conservée aux archives du Cher, dans le fonds du Bureau des finances (c. 419), et où se lit cet article : "Jehan de La Font, bourgeois et marchant demourant à Bourges, tient en fief du conte de Sancerre et en arrière-fief du Roy sa mestairie de Vesnez, assiz en la paroisse de Lugny, qui consiste en maison, grange, pasturaulx, landes, gasts, usaiges." Il y a apparence que la plus grande part de sa fortune vint du côté de sa femme.

Cette union du reste fut de courte durée ; Jean n'avait encore eu qu'une fille, alors à peine âgée de deux ans, lorsqu'il mourut le 2 juillet 1505 et fut enterré dans l'église Saint-Médard, sa paroisse.
Après sa mort, sa veuve, Françoise Godard, épousa en secondes noces Etienne Jaupitre [ndlr : mon ancêtre], autre marchand drapier établi sur la paroisse de Saint-Pierre-le-Marché qui fut échevin en 1519-20. [...] (Cet Étienne Jaupitre demeurant rue des Auvents, dans une maison joûtant les places du Poids-le-Roi, autrement les places de La Berthomière, et vis-à-vis l'hôtel Cuchermois. Il se trouva, par son union, beau-père de Thiboust, avec lequel il paraît avoir vécu en parfaite concorde. On lit, au f° 75 (verso) du Registre noir, la transcription d'un contrat dont le titre est ainsi formulé : "Copie de la recongnoissance que demandent ceulx d'Orléans leur être faicte par mon père, Sr. Étienne Jaupitre et moy pour la rente de lad. vigne. Signé : Thiboust." Et à la p. 126, dans un acte de donation en faveur du même Thiboust par le même Jaupitre, du 2 octobre 1527, se rencontre cette phrase : "Pour l'amour & dillection qu'il (Jaupitre) a et se dit avoir de noble homme Me Jacques Thiboust ... et dame Jehanne de Lafont sa femme, fille de feu dame Francoyse Godard, jadis femme dud. Jaupitre." Ces derniers mots font voir qu'à l'époque de son mariage la femme de Thiboust était orpheline.)

Armes de la famille Jaupitre (source : dessin personnel, licence CC BY 3.0)
La jeune fille que venait d'épouser Thiboust en 1521 réunissait à tous les agréments du corps toutes les grâces de l'esprit. Aussi, en racontant qu'une dizaine d'années plus tard elle mourut, laissant son mari inconsolable de sa perte, celui de qui nous tenons ces détails a-t-il pu dire sans exagération : "Le décès de cette Jeanne de La Font fut déploré en prose et en vers, en grec, en latin et en françois, et entr'autres par le fameux poète de son siècle, Jean Second, natif de La Haye en Hollande."

Cette dernière indication m'avait mis sur la voie d'une découverte que j'ai été heureux de voir confirmée plus tard par le témoignage de Robinet des Grangiers, lequel parait avoir été bien renseigné dans le peu qu'il dit de nos deux époux. Comment, nous disions-nous, se fait-il qu'une femme qui a été chantée par tous les poètes de son entourage comme une merveille nous soit à peine aujourd'hui connue de nom ? Sans doute ceux qui se sont efforcés à déplorer sa mort dans toutes les langues étaient des poètes de la localité, et il n'y a pas lieu de s'étonner que la plupart de ces poésies funéraires soient perdues, n'ayant jamais été imprimées selon toute apparence. Mais parmi ceux qui les composèrent Catherinot en cite un dont la célébrité a valu à ses oeuvres d'assez nombreuses réimpressions. Nous voulons parler de Jean Everard, dit Jean Second, le voluptueux auteur des Baisers, qui étudiait, comme on sait, à Bourges vers 1530.

(source : Janus Secundus, Dutch Neo-Latin poet, domaine public, via Wikimedia Commons)
La sienne au moins doit se lire encore. En feuilletant ses oeuvres nous avons en effet retrouvé l'épitaphe par lui adressé à cette femme charmante qu'il avait pu connaître, et qui paraît avoir fait sur lui une assez vive impression. [...]

Johannae Fontanae Epitaphium [...]
"Etranger, c'est ici le tombeau où repose Jeanne de La Font. Vénus, Junon et les Grâces la pleurent de concert. Junon pleure son exquise distinction, Vénus sa beauté, les Grâces sa grâce évanouie. Elle fut noble et riche de naissance et son coeur généreux réunit toutes les vertus. Elle tirait son nom illustre de la fontaine qui jaillit en eau limpide sous le pied de Pégase. Son âme était plus pure que le cristal. Tous les trésors de la poésie française lui furent connus. Elle savait faire résonner sous ses doigts l'instrument mélodieux ; et charmais par la suavité de sa voix : ainsi change d'un gosier harmonieux le cygne à ses derniers instants. Elle n'ignorait ni les jeux ni la danse. Elle savait charmer par ses discours, elle savait encore mieux garder sa foi. Par ses moeurs elle fut digne de son époux dont la plume habile écrivit fréquemment les chartes royales. Mariée à lui dans la fleur de sa jeunesse, elle lui renouvela cinq fois le gage de son amour conjugal. Elle partagea constamment sa fortune ; et peut-être eût-elle désiré mêler aujourd'hui ses pleurs aux siens, afin qu'ainsi partagée son inconsolable douleur lui fût moins rude. O vous, mortels, qu'elle n'offensa jamais, donnez des roses à celle qui fut elle-même une rose !"

Remarquons, avant toute chose, la traduction latine en Fontanae du nom de De La Font, suivant l'absurde habitude du temps, qui rend parfois l'erreur inévitable lorsqu'on traduit ensemble ces noms en français sans les connaître. D'habiles gens y ont été souvent trompés, et nous en trouvons ici un exemple des plus remarquables. En effet Jeanne de La Font n'a pas été aussi inconnue dans l'histoire littéraire de notre pays qu'on pourrait le croire, seulement jusqu'ici elle n'a pas porté chez ceux qui les premiers ont parlé d'elle son véritable nom. Ouvrons la Bibliothèque françoise de Lacroix du Maine au mot Jeanne de La Fontaine, nous y lirons :

"Jeanne de La Fontaine, native du pays de Berry, Dame très illustre et fort recommandée (pour son savoir) de plusieurs hommes doctes. Elle a écrit en vers françois l'histoire des faits de Thésée et autres poésies non imprimées. Jean Second, poète très excellent, natif de Hage en Flandres, appelé en latin Johannes Secundus Hagiensis, fait très honorable mention d'elle en ses élégies latines imprimées avec ses Baisers, l'an 1560, ou environ." [...]

Mais ce qu'il y a de plus remarquable, c'est de voir le savant La Monnoye dans son commentaire sur la Bibliothèque de Lacroix autoriser cette erreur en la reproduisant.

"C'est quelque chose d'assez singulier, dit-il, qu'au commencement du seizième siècle il se soit trouvé deux Dames, savoir Anne de Graville (Anne, fille de Jacques de Graville, amiral de France, et femme de Pierre de Balzac d'Entragues. Son poème, resté manuscrit, comme celui de Jeanne de La Font avait été composé à la demande de la reine Claude, femme de François Ier.) à Paris et Jeanne de La Fontaine à Bourges, qui instruites toutes deux à la poésie, aient en même temps, quoiqu'à l'insçu et éloignées l'une de l'autre, (qu'en savait-il ?) mis en vers françois la Théseïde de Bocace." [...]

Ainsi à vingt-huit ans, Thiboust épousait une jeune fille, qui, à la beauté et à la fortune, unissait non seulement l'esprit naturel mais encore les avantages de l'éducation la plus soignée qu'une femme pût recevoir à cette époque ; celle-là même que ses contemporains ont signalé comme une muse et ses amis pleurée comme une Grâce. C'est donc sous ce double aspect qu'il faut pour être juste chercher à apprécier cette femme distinguée. Malheureusement, dans l'un comme dans l'autre sens, nous ne pouvons plus en juger que par ouï dire, car le temps, qui nous a ravi cette "rose du Berry," pour nous servir de l'expression du poète, a fait disparaître aussi ses oeuvres.

Comme femme nous aimons à croire qu'elle réunit toutes les qualités que lui prête son poétique admirateur, et que l'épitaphe qu'il lui consacra ne ment pas en nous la représentant comme une dame accomplie de tous points. Elle était belle, s'il faut l'en croire, de toutes les beautés, car elle avait la distinction et la grâce jointe à la régularité des traits. Je soupçonne, faut-il le dire ? notre enthousiaste et inflammable Hollandais d'avoir éprouvé la fascination de deux beaux yeux. Mais, il y a tout lieu de croire, qu'il ne dépassa jamais avec elle les bornes de cette galanterie discrète, qui de bonne heure a fait une des principales distinctions et l'un des plus grands attraits de la société française. Aussi je m'inquiète plus du mérite de Jeanne de La Font comme femme d'esprit et femme aimable que comme jolie femme. Tout du moins cela la complète et finit de la faire aimer, si, comme il me semble, elle est restée simple et sans pédanterie malgré ses talents variés. Elle cultivait avec succès, nous dit-on, les arts, la danse, la musique vocale et instrumentale, faisait des vers et séduisait par une conversation entraînante, l'éloquence de son sexe.

On aime à se représenter cette gracieuse et spirituelle personne s'entourant d'un cercle d'hommes choisis parmi ceux que la province lui offrait et que les relations de son mari lui amenaient, les charmant par les délices d'une conversation délicate et sérieuse à la fois, et faisant des repas auxquels elle les conviait des banquets de la science et de la poésie. Quel plus grand charme que celui d'une société où la femme trône de par son esprit et sa beauté ? et Jacques Thiboust devait être homme d'assez de savoir vivre pour s'effacer en ces occasions derrière Jeanne de La Font. [...]

Par tout ce que je viens de dire je tends à faire comprendre quel pouvait être chez nous le rôle de Jeanne de La Font en tant que femme de lettres. Quelle fut durant sa courte existence son influence sur la poésie locale ? Je ne saurais le dire à distance, mais cette influence a dû être réelle. J'ai peine à croire qu'elle ne fut pas pour quelque chose dans la direction que prit la muse de Jean Second. Il fut être un des commensaux habituels de sa maison, il l'avait vu mourir et il parait en avoir emporté dans les brumes de son pays natal un souvenir attendri. Il ne fut pas le seul à éprouver pour cette autre Corinne ce sentiment d'admiration, les témoignages de regrets poétiques si nombreux à sa mort en font foi ; et, s'il faut les prendre comme l'expression de la vérité, elle pouvait lutter avec les poètes de son temps. Mais, moins heureux que ceux qui vécurent près d'elle, nous ne pouvons pas nous prononcer en connaissance de cause sur le mérite de ses oeuvres. Rien ne nous en reste que le titre d'un des poèmes qu'elle composa. C'est encore Jean Second qui, comme on a pu le voir, nous a conservé ce titre, répété par La Monnoye qui nous apprend que c'était une imitation de la Théseïde de Bocace.

(Scène de dédicace, extraite de La Théséide, source : codex Vindobonensis 2617, fol. 14v, Bibliothèque nationale autrichienne, domaine public, via Wikimedia Commons)
C'est aussi le titre de l'élégie que le poète latin a consacré au souvenir de celle qu'il avait connue et appréciée. Et, s'il n'y avait pas un privilège d'exagération pour les chanteurs de louanges, ce serait à se désespérer à jamais de la perte de ce chef-d'oeuvre, quand on voit les éloges qu'il lui prodigue.

Écoutons-le plutôt :

"Sappho fut autrefois la seule qui osa toucher à la lyre sacrée. La première elle mérita une gloire dont l'homme s'enorgueillit, et put prendre place entre les Muses là où coule l'onde pégaséenne. Et cependant elle n'a chanté que de légères amours, oeuvre délicate proportionnée à la faiblesse de la femme. Mais celle qui est née dans des siècles plus nouveaux, noble parmi les héroïnes de France, chante à la foix Cypris et le dieu de la guerre. Oh ! que la France te lise ! elle verra dans ton oeuvre ce que fut la puissance latine, et sous quelles ruines dorment les splendeurs de la Grèce ; elle apprendra où les traits du Dieu ailé précipitent les misérables mortels, les vicissitudes de la Fortune et l'inévitable Destin. Elle saura comment un coup rapide trancha les jours du jeune vainqueur qui, nouvellement uni à celle qu'il aimait, descendit aux sombres bords avant de l'avoir possédée, et dut céder ses droits à son ami vaincu contre lequel il avait tiré son glaive altéré de sang. - O toi, qui as su chanter tout cela si délicieusement dans la langue de ta patrie, que les bouches savantes redisent éternellement tes vers ; et, puisque la tombe t'enserre avant l'âge, et qu'il n'a pas été donné aux lauriers de ton front d'orner une chevelure moins jeune, qu'au moins l'arbre de Phébus croisse sur ton tombeau, et que Philomèle cachée dans son feuillage, en exhalant sa longue plainte sur la mort d'Itys, mêle aux regrets de son cher défunt le regret de ta mort !"

[...] On sait que les voeux du poète élégiaque sur le sort des oeuvres de Jeanne n'ont pas été exaucés, et qu'elles ne nous sont pas parvenues. Thiboust fut-il jaloux de celle qu'il pleurait au point de vouloir garder pour lui tout ce qui venait d'elle ? A-t-il pensé que sa renommée de prude femme n'avait rien à gagner à la publicité, ou fut-il seulement trop négligent de sa gloire pour essayer de la perpétuer ? Dans un cas comme dans l'autre il a eu tort à nos yeux.

En somme ce fut une bien délicate et bien modeste gloire que celle dont put s'honorer notre Jeanne, gloire qui ne dépassa pas de beaucoup le cercle de l'intimité. Faut-il s'en plaindre et s'en étonner ? Peut-être que non, car il semble que ce genre de réputation soit celui qui convienne le mieux à la douce et tendre nature de la femme. Lors même que leur renommée s'étend, c'est encore, sauf de rares exceptions, avec une sorte de pudeur qui s'écarte autant que possible de la mêlée du moment. On peut appliquer à l'épouse de Thiboust ce que Sainte-Beuve dit avec grâce de quelques femmes de lettres de nos jours : "Elles ont senti, elles ont chanté, elles ont fleuri à leur jour ; on ne les trouve que dans leur sentier et sur leur tige." Mais au moins, pour suivre la comparaison de l'ingénieux critique, celles-là on les trouve et nos neveux les trouveront aussi et pourront comme nous apprécier les parfums de ces riches et suaves floraisons poétiques. Mais avec Jeanne nous n'avons pas cette ressource : la tige sur laquelle a fleuri la muse berrichonne a été arrachée, et de la fleur dispersée aux vents, pas un pétale ne nous est arrivé, même pâle et fané. Tout ce qu'il est permis de supposer sur son talent, c'est que, née au moment où l'influence italienne devenait prépondérante, familiarisée sans doute avec la langue du beau pays "où résonne le si" et dont la connaissance entrait alors dans la belle éducation, elle a pu marier la grâce et la morbidesse à la naïveté gauloise.

Jeanne mourut au bout de onze ans de mariage et à la suite d'une courte maladie au mois d'août 1532. Elle fut ensevelie dans l'église de Quantilly, où son mari lui fit élever une tombe qu'il vint partager avec elle. Mariée en 1521, alors qu'elle avait à peu près dix-neuf ans, Jeanne à sa mort atteignait la trentaine, c'est-à-dire la seconde jeunesse de la femme.

Celui qui, après avoir chanté son talent poétique, lui avait consacré l'épitaphe dont nous avons donné plus haut la traduction, Jean Second fit entendre sur cette mort un chant funèbre, dernière expression des sentiments qu'elle lui inspira. C'est celui qu'on trouve sous le n°10 pari ses Funera; où il précède son épitaphe avec le titre suivant :

IN OBITUM JOANNAE FONTANAE BITURICENSIS, MATRONAE CLARISSIMAE NAENIA.

C'est la morte qui est censée parler, et voici en quels termes elle s'exprime :

"Vous, que nourrit une terre bienfaisante, et parmi lesquels naguère encore je comptais, lisez ceci que, muettes cendres, nous vous faisons dire par une bouche étrangère, et apprenez à mourir une fois suivant la loi de ce monde. Beauté, fortune, jeunesse, ne vous fiez à rien. J'avais tout cela pour triompher, et j'ai succombé. Que par vos soins des cires pesantes entourent la longueur du temple, que vous sacrifiiez de nombreuses victimes, que vous fassiez brûler fréquemment l'encens sur les autels ; que les Dieux vous aient pourvus de mille talents ; qu'ils vous aient doués d'une éloquence capable de fléchir Pluton lui-même ; n'espérez pas tromper pourtant les déesses filandières. Si tout cela pouvait adoucir les soeurs impitoyables, je presserais encore la terre qui me presse aujourd'hui. Je ne verrais pas inscrit sur un marbre glacé un simple nom si peu digne de mon ancienne renommée, ce nom qui ne se prononce plus qu'accompagné des larmes et des gémissements d'un époux privé d'une épouse bien-aimée ; ce nom dans lequel il puisait jadis son bonheur et sa joie, car il était pour lui puls doux que le miel de l'Hybla. Hélas ! je le vois gémir d'une plainte sans fin, se déchirant la poitrine à deux mains, les cheveux épars, vêtu d'habits de deuil et noyé dans des larmes intarrissables. O cher époux, l'arrêt des Dieux s'est accompli : il n'y a pour tout qu'un chemin qui ne au trépas. Avant toi la mort m'a ravie ; c'est la grâce que j'ai souvent implorée des Dieux. Tu pleures ma perte : réjouis-toi plutôt de voir que mes douleurs sont finies. Ma mort a été prompte : j'ai moins souffert. Je n'ai pas vu la gueule irritée du chien à triple tête ; l'Hydre n'a pas épouvanté mon regard. Ce n'est pas ici l'enceinte environnée d'une triple muraille que le rouge Phlégéton entoure de son onde embrasée. Rocs, roues, écueils, ondes qui fuient, vautours, notre séjour n'a rien de pareil. Un doux repos l'habite, et la Paix, la tête ceinte du feuillage de Pallas. D'ici nous regardons en dédain les frivoles soucis des hommes et leurs fausses joies mêlées de tant de maux. Ici je pourrais rire des vanités de mon tombeau, s'il n'était pas un monument de votre piété. Tu ne veux pas que nous pourrissions dans une urne obscure, et tu fais graver ta douleur sur un brillant sépulcre. Ces soins, qui attestent une flamme si constance, répandront mon nom dans les siècles futurs. Que les Dieux t'accordent en retour une longue vie exempte de soucis et de crainte ! que ta mort ne redouble pas le deuil de nos jeunes enfants dont toute la charge retombe aujourd'hui sur leur père ! mais, quand viendra le jour fatal qui te délivrera aussi des liens de la chair, viens joyeux parcourir avec moi les champs de l'Elysée où les eaux pures sont ombragées de lauriers."

Si Jacques Thiboust fut le mari d'une muse, situation que tout le monde n'envie pas, et qu'il ne parait pas avoir eu lieu de regretter, il atténua ce que ce poétique péché pouvait avoir de regrettable chez elle aux yeux de certaines gens en le partageant autant qu'il put. Qui sait même si ce ne fut pas lui qui communiqua la contagion du vers à sa compagne. Nous ne dirons pourtant pas qu'il fut poète véritablement, car il faut, autant que possible, conserver aux mots leur juste valeur. Mais il rima jusqu'à ses derniers jours ; et, au contraire de ce qu'il advint pour les oeuvres de Jeanne, plusieurs des pièces qu'il mit au jour nous ont été conservées, soit par la voie de l'impression, soit en manuscrit.

dimanche 17 février 2013

La famille Jaupitre, échevins de Bourges


Encore une fois, les laboureurs m'ont amené aux procureurs, et même au delà, comme nous allons le voir (ou de l'importance de remonter aussi nos branches d'humbles paysans). Je cherchais à Chambon, l'acte de baptême de Marie Baugy, femme de Nicolas Soulat, laboureur à Saint-Baudel. Pour aller un peu plus vite, j'ai utilisé le Site Généalogique de la famille de Lucie qui comporte de nombreux relevés d'actes du Cher. Je vais dans les B quand le nom de Buret apparaît. Comme mes lecteurs assidus s'en souviennent, je suis toujours à l'affut du mariage Buret-Jaupitre. Le fait que Catherine Jaupitre ait été marraine de la cloche de Chambon et le fait que le nom Buret se trouve à Chambon ne font qu'un et je tombe vite sur le Saint-Graal, l'acte jamais trouvé auparavant :

(source : Archives Départementales du Cher - EDEPOT2171 - p. 122)
"Mr Pierre Buret procureur fils de deffunt Msr. Jean baptiste Buret procur. fiscal de chateauneuf et de dame Jeanne Davril sa femme, ses pere et mere, de la parr. de chateauneuf sur cher pour luy d'une part et damoiselle catherine jaupitre fille des feus pierre jaupitre marchant et de Jeanne gallot sa fe. aussy ses pere et mere de la parr. et ville d'aubigny sur nerre pour elle d'autre part furent mariez le neufiesme du mois de febvrier mil sept cent-trente par moy curé de chambon soussigné presence de Mess.re pierre Girault prieur de valnay, Mess.re charle coulon prieur d'yneüi, Dame jeanne davril mère, soeur Marie bernard de la providence,    charpentier,   beaucheron,     davril,     buret,      ,    davril et autres qui ne savent signer enquis excepté Les soussignez, suivant La permission de Monsr Le curé de chateauneuf en datte du septiesme feb.r present, mois signé cousin, et vû Le certificat de Monr. Le curé d'aubigny en dattes du troisiesme feb.re aussy present mois signé esterlin. Led. mariage celebré aprës Les trois publications de bans faites dans les eglises de chateauneuf-sur-cher et d'aubigny sur nerre sans opposition et apres Les fiançailles faites par moy et en ma presence dans leglise de chambon suivant La susd. permission de Mond. sr. Le cure de chateauneuf et enfin apres la reception par les susd. parties des saints sacrements de penitence et eucharistie en foy de tout ce que dessus J'ay signé le present acte fait Lesd. jour et an ce que dessus par moy."
Première constatation, l'acte n'est pas habituel. On rencontre souvent des "l'an mil sept cent trente, le sept de février, après la publication des trois bans fait en l'église de ...". Cet acte commence dont par le nom du marié. Deuxième fait étonnant, le mariage n'a lieu ni dans la commune du marié, ni dans celle de la mariée. Il va falloir que je recherche s'il n'y a pas une branche de ces deux familles qui vit à Chambon car je ne vois pas la nécessité de se marier ici plutôt qu'à Châteauneuf où vivent les Buret.

(source : Google Maps)
Autre fait assez rare pour l'époque, la mariée vient d'un village situé à 82 kilomètres de celui de son mari, soit environ quinze heures de route à cheval pour aller se marier. Je me suis donc demandé comment la fille d'un marchand d'Aubigny-sur-Nère et un procureur de Châteauneuf avaient pu se rencontrer.

Comme j'aime bien chercher les étymologies des noms de familles et que je vois sur l'acte que Catherine sait parfaitement bien écrire et signe Jaupitre et non Joupitre, je tape ce nom sur Google. Je tombe vite sur un livre intitulé "Histoire du Berry" par Gaspard Thaumas de la Thaumassière.

(source : Google Books)
Ce nom de Gaspard Thaumas de la Thaumassière associé à ces titres me disent vraiment quelque chose. Quelques clics dans mon arbre généalogique et je retrouve ceci :

(source : Archives Départementales du Cher - 3E465 - p. 247)
"Aujourdhuy quatorzieme de fevrier mil six cent soixante et neuf à esté baptisee Anne fille de Mr Paul Davril Lieutenant de la justice d'hauterive et de dame marie Badin son espouse, à este parrein Gaspard Thaumas de la Thaumassiere escuyer sr de Puyferrand avocat en parlement, et mareine Dame Anne de Beauvoir espouse de Mr francois Rossignol"
Blason de Gaspard Thaumas de la Thaumassière (source : jacques63 sur FranceGenWeb)

Pour ceux qui suivent, Anne Davril est donc la soeur de Jeanne Davril, mère de notre marié ci-dessus. Récapitulons :

  • j'ai un acte de mariage à Chambon.
  • j'ai un livre de Gaspard Thaumas de la Thaumassière parlant d'une famille homonyme à celle de la mariée.
  • ce même Gaspard est parrain de la soeur de la mère du marié et donc ami de la famille Davril.
Il y a donc un faisceau de concordances qui me porte à croire que l'auteur parle bien de la famille qui m'intéresse, Jaupitre étant un nom peu courant dans le Berry (ou ailleurs). Que dit ce livre au sujet des Jaupitre ?

(source : Google Books)
Nous avons donc une famille Jaupitre originaire de Bourges, dont les membres sont échevins de Bourges et conservateurs des privilèges royaux de l'université de la même ville. Il est encore trop tôt pour en tirer des conclusions, mais je me dis alors que notre Pierre Buret a dû aller faire des études de droit à l'université pour devenir procureur. L'université la plus proche se situe à Bourges. Et il se trouve que c'est une famille Jaupitre qui en a la charge. Voici une nouvelle théorie d'une rencontre. Il faut donc que je vérifie le lien entre ma Catherine Jaupitre et cette famille noble Jaupitre qui compte également beaucoup de Catherine. Quelques clics sur des arbres de Geneanet me permettent de confirmer (car j'en trouve plusieurs disant la même chose) qu'elle descend du premier degré de cette généalogie de la Thaumassière par Pierre Jaupitre, seigneur du Poiriou.

Passionné d'héraldique et voyant que l'Histoire du Berry fournit un blasonnement (d'azur, au coq hardi, membré, becqué, crêté et couronné d'or, élevé sur une terrasse de sinople) pour la famille Jaupitre, je me rends vers mon livre de référence numérisé sur Gallica : l'Armorial Général de France. Je trouve trois blasons pour la famille Jaupitre en 1696.

(source : Armorial Général de France - Tome 5 - Bourges - p. 19)
Une première Catherine Jaupitre qui aurait bien des armes correspondant à la description, mais le coq n'est pas couronné.

(source : Armorial Général de France - Tome 5 - Bourges - p. 269)
Un Etienne Jaupitre pour qui le coq n'est pas "hardi" (c'est-à-dire levant la pate droite) et non posé sur une terrasse, mais couronné.

(source : Armorial Général de France - Tome 5 - Bourges - p. 317)
Et enfin, mon ancêtre, Pierre Jaupitre, dont le blason correspond parfaitement à la description de la Thaumassière à ceci près que celui-ci est becqué et crêté de gueules.

Voici ma théorie pour les origines de ces armes : les Jaupitre viennent originellement de Champagne (et plus avant de Flandre) et ont émigré dans le Berry vers 1400. Je ne sais pas pourquoi ils ont un coq sur le blason, mais la couronne peut évoquer leur charge d'échevins de la ville de Bourges, et la terrasse, le fait qu'ils soient immigrés à l'origine, mais enracinés dans leur nouvelle terre d'élection.

Voici une photo de l'Hôtel des Echevins de Bourges dans lequel vivaient donc mes ancêtres au XVIème siècle :

(source : Julien Descloux, licence CC-BY-SA-3.0, via Wikimedia Commons)
Voici donc les découvertes que l'on peut faire en une soirée grâce à la numérisation de livres anciens par Google Books ou Gallica, la générosité des généalogistes partageant leurs arbres sur Geneanet, les contributeurs de Wikipédia qui est une mine d'informations, une bonne nuit blanche, et l'aide de ma mère au téléphone qui m'aida à trouver le livre de l'Histoire du Berry. Je vais donc pouvoir faire des recherches sur cette famille sur laquelle un grand nombre de publications semble avoir été écrit. Je vais aussi pouvoir remonter (du moins tenter) toutes les branches maternelles, ce que personne ne prend jamais la peine de faire. Mais je ne vais pas bouleverser ma remontée génération par génération pour autant. Simplement, quand viendra à chaque fois le tour des Jaupitre, je repenserai à cette soirée où j'ai fait ces découvertes. Et je pense à mon grand-père, qui aurait été bien heureux d'apprendre que ses ancêtres remontent aux échevins de Bourges de l'an 1400. Pour finir, un modeste essai de réaliser les armes des Jaupitre :

(source : dessin personnel, licence CC BY 3.0)