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jeudi 28 mars 2013

Un acte de décès ... oublié

J'aime beaucoup la lecture des registres paroissiaux parce qu'ils nous font découvrir la vie du village de nos ancêtres grâce aux notes qu'y faisaient souvent les curés. Mais parfois, même dans les registres d'état civil, plus administratifs, on peut découvrir des petites anecdotes, comme cet acte de décès hors norme dans lequel prennent part de nombreux membres de ma famille. 

Nous sommes à Châteauneuf-sur-Cher, en 1811...

(source : Archives départementales du Cher - 3E 1710 - p. 23)
"Aujourdhui Jeudy quinze aout, l'an mil huit cnet onze à dix heures du Matin Est Comparu françois Soulat laboureur demeurant aux logis des pluchettes Commune de Châteauneuf, veuf de Anne Cannard, depuis le quinze mai dernier, Lequel a Rapporté à nous maire de cette ditte commune, que ledit jour quinze mai dernier il avait Prié Jeanblin son oncle et son voisin de venir a la mairie nous déclarer que laditte anne Canard femme de lui comparant Etait décedée, que Jean blin s'était seulement presenté devant le marguiller de cette parroisse de Chateauneuf pour en obtenir la Permission de faire sonner et avait cru cette formalité suffisante, a defaut davoir Bien Compris ce que lui avait dit le Comparant, que ce deces n'ayant Pas Eté Constaté, comme il aurait du lêtre alepoque du quinze mai dernier, nous en avions referé à M. Leprocureur imperial autribunal civil de Première instance seant a Saint amand qui Par sa lettre du Jour d'hier nous a Repondu "que Rigoureusement Parlant il faudrait une Enquête pour constater ce deces, mais que Sil pouvait nous Etre attesté par des temoins digne de foi, il ne voyait pas dinconveniens a faire lacte" En Consequence etpour en effet nous avons fait appeler de notre office, Ledit Jean blain, agé de cinquante sept ans, le sieur mathieu dubois marguiller de cette paroisse, Jean billon sonneur et fossoyeur ; Jean Peruchon Journalier demeurant aux pluchettes françois Magny aussi Jr. françois Coutam manoeuvre, Jean Robert Journalier, les dits blin peruchon magny Coutam et Robert voisins dudit françois Soulat comparant tous de cette commune de Chateauneuf, Lesquels Etant Comparus Pardevant nous nous ont affirmé qu'ils avaient uneparfaite connaissance que la ditte anne Canard femme dudit françois Soulat etait Reelement decedée le quinze du mois de may dernier et avait Ete Enterrée le lendemain, que lesdits peruchon magny coutam et Robert, avaient porte le corps au cimetiere, le S. dubois attestant avoir donné le permis de sonner, Jean billon, avoir fait lafosse et l'enterrement, et ledit blin, avoir oublie de venir a la mairie faire la declaration du dit décès, dont le de tout ce que dessus nous avons fait Et Redigé le present acte de deces en presence des dits Comparans qui ont declaré ne savoir signer dece interpellés Sauf les Sr dubois et billon qui ont signé avec nous après avoir oui la lecture du present acte."
(source : Archives départementales du Cher - 3E 1710 - p. 24)

Ces personnages sont bien connus dans mon arbre généalogique. Jean Billon est cet éphémère officier d'état civil et mien cousin qui est aussi vigneron et sacristain. Mathieu Dubois est l'adjoint au maire, dont la fille a épousé un membre de ma famille. Jean Blin, qui a oublié de déclarer le décès, est le mari d'une autre Anne Canard (a-t-elle un lien avec la défunte ?), soeur de mon ancêtre François dit Germain Canard. Un bel exemple qui montre que malgré l'état civil fraîchement installé, nos ancêtres avaient toujours pour habitude d'aller à l'église faire sonner les cloches et au cimetière, mais pas forcément à la mairie pour déclarer les décès.

dimanche 17 février 2013

La famille Jaupitre, échevins de Bourges


Encore une fois, les laboureurs m'ont amené aux procureurs, et même au delà, comme nous allons le voir (ou de l'importance de remonter aussi nos branches d'humbles paysans). Je cherchais à Chambon, l'acte de baptême de Marie Baugy, femme de Nicolas Soulat, laboureur à Saint-Baudel. Pour aller un peu plus vite, j'ai utilisé le Site Généalogique de la famille de Lucie qui comporte de nombreux relevés d'actes du Cher. Je vais dans les B quand le nom de Buret apparaît. Comme mes lecteurs assidus s'en souviennent, je suis toujours à l'affut du mariage Buret-Jaupitre. Le fait que Catherine Jaupitre ait été marraine de la cloche de Chambon et le fait que le nom Buret se trouve à Chambon ne font qu'un et je tombe vite sur le Saint-Graal, l'acte jamais trouvé auparavant :

(source : Archives Départementales du Cher - EDEPOT2171 - p. 122)
"Mr Pierre Buret procureur fils de deffunt Msr. Jean baptiste Buret procur. fiscal de chateauneuf et de dame Jeanne Davril sa femme, ses pere et mere, de la parr. de chateauneuf sur cher pour luy d'une part et damoiselle catherine jaupitre fille des feus pierre jaupitre marchant et de Jeanne gallot sa fe. aussy ses pere et mere de la parr. et ville d'aubigny sur nerre pour elle d'autre part furent mariez le neufiesme du mois de febvrier mil sept cent-trente par moy curé de chambon soussigné presence de Mess.re pierre Girault prieur de valnay, Mess.re charle coulon prieur d'yneüi, Dame jeanne davril mère, soeur Marie bernard de la providence,    charpentier,   beaucheron,     davril,     buret,      ,    davril et autres qui ne savent signer enquis excepté Les soussignez, suivant La permission de Monsr Le curé de chateauneuf en datte du septiesme feb.r present, mois signé cousin, et vû Le certificat de Monr. Le curé d'aubigny en dattes du troisiesme feb.re aussy present mois signé esterlin. Led. mariage celebré aprës Les trois publications de bans faites dans les eglises de chateauneuf-sur-cher et d'aubigny sur nerre sans opposition et apres Les fiançailles faites par moy et en ma presence dans leglise de chambon suivant La susd. permission de Mond. sr. Le cure de chateauneuf et enfin apres la reception par les susd. parties des saints sacrements de penitence et eucharistie en foy de tout ce que dessus J'ay signé le present acte fait Lesd. jour et an ce que dessus par moy."
Première constatation, l'acte n'est pas habituel. On rencontre souvent des "l'an mil sept cent trente, le sept de février, après la publication des trois bans fait en l'église de ...". Cet acte commence dont par le nom du marié. Deuxième fait étonnant, le mariage n'a lieu ni dans la commune du marié, ni dans celle de la mariée. Il va falloir que je recherche s'il n'y a pas une branche de ces deux familles qui vit à Chambon car je ne vois pas la nécessité de se marier ici plutôt qu'à Châteauneuf où vivent les Buret.

(source : Google Maps)
Autre fait assez rare pour l'époque, la mariée vient d'un village situé à 82 kilomètres de celui de son mari, soit environ quinze heures de route à cheval pour aller se marier. Je me suis donc demandé comment la fille d'un marchand d'Aubigny-sur-Nère et un procureur de Châteauneuf avaient pu se rencontrer.

Comme j'aime bien chercher les étymologies des noms de familles et que je vois sur l'acte que Catherine sait parfaitement bien écrire et signe Jaupitre et non Joupitre, je tape ce nom sur Google. Je tombe vite sur un livre intitulé "Histoire du Berry" par Gaspard Thaumas de la Thaumassière.

(source : Google Books)
Ce nom de Gaspard Thaumas de la Thaumassière associé à ces titres me disent vraiment quelque chose. Quelques clics dans mon arbre généalogique et je retrouve ceci :

(source : Archives Départementales du Cher - 3E465 - p. 247)
"Aujourdhuy quatorzieme de fevrier mil six cent soixante et neuf à esté baptisee Anne fille de Mr Paul Davril Lieutenant de la justice d'hauterive et de dame marie Badin son espouse, à este parrein Gaspard Thaumas de la Thaumassiere escuyer sr de Puyferrand avocat en parlement, et mareine Dame Anne de Beauvoir espouse de Mr francois Rossignol"
Blason de Gaspard Thaumas de la Thaumassière (source : jacques63 sur FranceGenWeb)

Pour ceux qui suivent, Anne Davril est donc la soeur de Jeanne Davril, mère de notre marié ci-dessus. Récapitulons :

  • j'ai un acte de mariage à Chambon.
  • j'ai un livre de Gaspard Thaumas de la Thaumassière parlant d'une famille homonyme à celle de la mariée.
  • ce même Gaspard est parrain de la soeur de la mère du marié et donc ami de la famille Davril.
Il y a donc un faisceau de concordances qui me porte à croire que l'auteur parle bien de la famille qui m'intéresse, Jaupitre étant un nom peu courant dans le Berry (ou ailleurs). Que dit ce livre au sujet des Jaupitre ?

(source : Google Books)
Nous avons donc une famille Jaupitre originaire de Bourges, dont les membres sont échevins de Bourges et conservateurs des privilèges royaux de l'université de la même ville. Il est encore trop tôt pour en tirer des conclusions, mais je me dis alors que notre Pierre Buret a dû aller faire des études de droit à l'université pour devenir procureur. L'université la plus proche se situe à Bourges. Et il se trouve que c'est une famille Jaupitre qui en a la charge. Voici une nouvelle théorie d'une rencontre. Il faut donc que je vérifie le lien entre ma Catherine Jaupitre et cette famille noble Jaupitre qui compte également beaucoup de Catherine. Quelques clics sur des arbres de Geneanet me permettent de confirmer (car j'en trouve plusieurs disant la même chose) qu'elle descend du premier degré de cette généalogie de la Thaumassière par Pierre Jaupitre, seigneur du Poiriou.

Passionné d'héraldique et voyant que l'Histoire du Berry fournit un blasonnement (d'azur, au coq hardi, membré, becqué, crêté et couronné d'or, élevé sur une terrasse de sinople) pour la famille Jaupitre, je me rends vers mon livre de référence numérisé sur Gallica : l'Armorial Général de France. Je trouve trois blasons pour la famille Jaupitre en 1696.

(source : Armorial Général de France - Tome 5 - Bourges - p. 19)
Une première Catherine Jaupitre qui aurait bien des armes correspondant à la description, mais le coq n'est pas couronné.

(source : Armorial Général de France - Tome 5 - Bourges - p. 269)
Un Etienne Jaupitre pour qui le coq n'est pas "hardi" (c'est-à-dire levant la pate droite) et non posé sur une terrasse, mais couronné.

(source : Armorial Général de France - Tome 5 - Bourges - p. 317)
Et enfin, mon ancêtre, Pierre Jaupitre, dont le blason correspond parfaitement à la description de la Thaumassière à ceci près que celui-ci est becqué et crêté de gueules.

Voici ma théorie pour les origines de ces armes : les Jaupitre viennent originellement de Champagne (et plus avant de Flandre) et ont émigré dans le Berry vers 1400. Je ne sais pas pourquoi ils ont un coq sur le blason, mais la couronne peut évoquer leur charge d'échevins de la ville de Bourges, et la terrasse, le fait qu'ils soient immigrés à l'origine, mais enracinés dans leur nouvelle terre d'élection.

Voici une photo de l'Hôtel des Echevins de Bourges dans lequel vivaient donc mes ancêtres au XVIème siècle :

(source : Julien Descloux, licence CC-BY-SA-3.0, via Wikimedia Commons)
Voici donc les découvertes que l'on peut faire en une soirée grâce à la numérisation de livres anciens par Google Books ou Gallica, la générosité des généalogistes partageant leurs arbres sur Geneanet, les contributeurs de Wikipédia qui est une mine d'informations, une bonne nuit blanche, et l'aide de ma mère au téléphone qui m'aida à trouver le livre de l'Histoire du Berry. Je vais donc pouvoir faire des recherches sur cette famille sur laquelle un grand nombre de publications semble avoir été écrit. Je vais aussi pouvoir remonter (du moins tenter) toutes les branches maternelles, ce que personne ne prend jamais la peine de faire. Mais je ne vais pas bouleverser ma remontée génération par génération pour autant. Simplement, quand viendra à chaque fois le tour des Jaupitre, je repenserai à cette soirée où j'ai fait ces découvertes. Et je pense à mon grand-père, qui aurait été bien heureux d'apprendre que ses ancêtres remontent aux échevins de Bourges de l'an 1400. Pour finir, un modeste essai de réaliser les armes des Jaupitre :

(source : dessin personnel, licence CC BY 3.0)