vendredi 7 février 2020

Chroniques de l'invasion allemande en 1940 écrites par mes ancêtres

(source : Heredis 2018)
J'ai retrouvé, dans les affaires de mon grand-père, un petit cahier de brouillon, accompagné d'une feuille déchirée d'un calepin. Ce cahier date de 1940 et raconte les événements historiques que l'on sait à vue d'homme, ou plutôt de femme. Tout d'abord, situons les protagonistes. 

Geneviève PERLY, ma grand-mère, surnommée affectueusement "Ginette" par sa mère, Madeleine BRANCHU, mon arrière-grand-mère, la seule que j'ai connue, et Joséphine BENOIST, mon arrière-arrière-grand-mère. Pierre PERLY, est alors probablement déjà prisonnier des Allemands au Stalag IV-B à Mülhberg (Allemagne) et sa famille n'en est toujours pas informée le 1er juillet comme nous le verrons. 

Pierre PERLY au Stalag IV-B
(source : Archives familiales)
Je vais retranscrire ce petit cahier que je trouve passionnant car on voit la compréhension en temps réel qu'avaient les gens d'événements qui sont devenus des événements historiques. Je restituerai l'orthographe et la présentation tels qu'ils sont dans le texte. C'est fascinant de voir comment ces trois femmes s'en sont sorties seules, la Deuxième Guerre Mondiale étant le point de départ de l'émancipation des femmes au XXe siècle, puisqu'elles ont dû faire tourner le pays à elles seules dans les entreprises, les boutiques, etc. Le début du récit est de la main de Geneviève Perly. 

L'écriture de ma grand-mère alors âgée de 11 ans
(source : Archives familiales)
1940 !

Le vendredi 7 Juin c'était le certificat des garçons il n'y avait pas d'école. Alors je suis allée au marché de l'Eperon avec Maman car on voulait voir des fermières pour trouver un petit coin à la campagne. 

Le Mans - Place de l'Eperon, un jour de marché
(source : Archives départementales de la Sarthe - 2Fi02886)
Nous avons attendu la maîtresse Champion de Savigné-l'Evêque elle nous a dit qu'elle nous donnerait la réponse Vendredi prochain. Mais voilà, qu'en sortant de chez Morin le charcutier nous buttons dans les Liger à Chanteloup-Changé. Maman leur explique que l'école veut m'évacuer pour les bombardements et qu'elle préfèrerait trouver, pour être avec moi, une petite baraque. 

Ils ont dit qu'ils devaient aller porter du bois dans leur grande voiture, le dimanche, chez des Mr et Mme Chaligné, rue de L'huisne au Mans et qu'ils leur demanderaient leur petite maison pour nous. 

Nous étions bien contentes et nous avons commencé à faire des paquets en descendant tous les vêtements du grenier et un tas de choses car si notre maison était bombardée peut-être que le sous-sol serait protégé. 

Dans l'aprés-midi nous avons été voir les Loison, 82 rue Montoise, qui ne savaient pas ce qu'elles allaient faire.

Le samedi 8, on a continué à se préparer car les Allemands avançaient toujours, ils bombardaient Rouen la ville musée le Havre, Evreux, Dreux, et ils avançaient dans l'Orne et la Mayenne. La panique commençait.

Le dimanche 9, je suis allée toute seule à la messe car Maman attendait Mr Liger qui est venu vers 4H avec Mme Chaligné après une conversation qui n'en finissait pas elle a décidé de nous donner sa baraque pour 50 f par mois Maman lui a fait visiter la maison et après un coup de cidre ils sont partis, comme le père Liger avait sa grande voiture maman lui a dit de venir prendre une grande caisse remplie de draps et de linges, on l'a attendu jusqu'à 7 H 1/2 on ne croyait plus qu'il allait venir mais le voila qui arrive et comme 2 soldats étaient là Maman a joint le lit pliant de la buanderie le lit chaise-longue du grenier, le paravant, la grande carpette du salon mes 2 descentes de lit et le transat, nous étions bien contentes quand tout celà est parti et madame Blon et tout le monde dans la rue demandait où nous allions

- Le lundi 10, rien d'extraordinaire j'ai été à l'école et toutes les filles partaient. C'était très triste dans les rues car on ne voyait que des voitures avec des pauvres évacués

- Le mardi 11, un ami est venu nous chercher avec son auto, nous sommes descendu à Chanteloup et Marguerite nous a montré le chemin que c'est une baraque camouflée près d'un bois de pins. la Mémé avait peur car elle trouvait ça trop désert et ça sentait le moisi, nous avons tout déchargé les paquets de l'auto et je pleurais quand maman est repartie, aussi Marguerite elle a dit pour nous rassurer qu'elle allait venir coucher avec nous les premières nuits aussi le mercredi nous nous sommes acclimatées tout tranquillement en mangeant des miots-de-lait, on allait écouter la T.S.F une fois par jour chez M. Liger - Maman pendant ce temps là avait couché et mangé chez M. Loison, elle avait le coeur très gros de voir tous les pauvres évacués de Rouen et du Havre fuyant sur les routes, les enfants, les vieillards, c'est terrible. elle ne savait pas si elle devait venir nous rechercher pour repartir plus loin, c'était le commencement de la panique

Enfin, comme il pleuvait en plus et qu'elle croyait qu'on avait pas de sabots elle a enfin décidé madame Loison à la ramener le Jeudi à 16 H il pleuvait à torrents. De la route c'est la petite marguerite Brillant qu'il la ramenée dans la rotte, la Mémé est arrivée avec son parapluie. Après nous avoir raconté les nouvelles du Mans nous avons mangé : Menu du jour - un potage pointes d'asperges. - asperges à la crême - fromage de chèvre - fraises - et finalement après avoir traversé le petit bois pour aller chez les Bouttier chercher du lait etc nous nous sommes couchées dans les draps des Chaligner à la tombée de la nuit. Avant nous avions décidée de partir avec Mme Bouttier pour Le Mans car on voulait ramener des affaires et Paris était déclarée ville ouverte

[note marginale rajoutée par Madeleine Branchu : Suzanne Loison avait été à Beaumont chercher affaires à sa fille. J'ai couché et mangé chez eux - ils trouvent petit coin à la Ferraterie en cas d'alertes - parlent de Laval ou Bretagne ? - enfin 16 h une [...] à Chanteloup.]

Plan de l'intérieur de la maison refuge nommée "notre robinson" dessiné par Geneviève Perly
(source : Archives familiales)
- Vendredi 14 - Maman avait mis le réveil à 5 Heures nous étions bien en avance à 6 H chez la mère Bouttier qui se préparait pour aller à la Mission au Marché, nous avons traversé le bois et arrivées au café de la Poire Tapée où nous avons attendu très longtemps le petit tram qui devait partir à 7 H et qui est arrivé au mans à 8 H du Viaduc nous avons couru en vitesse rue Mazagran. 

De gauche à droite : Joséphine BENOIST (Mémé), Madeleine BRANCHU et Geneviève PERLY (Ginette) le trois femmes dont parle le récit rue Mazagran (au Mans) en 1936
(source : Archives familiales)
Rien d'extraordinaire dans le quartier tout le monde craint la date du circuit pour les bombardements puisqu'il nous avait dit qu'on serait mis en rillettes pour l'anniversaire. Vers 10 H le capitaine s'amène avec sa femme sa fille et son fils refugies de Fontainebleau. Il a fallu changer des draps de notre grand lit pour coucher la mère et la fille. Mais voilà qu'après le déjeuner 13 H on voit des avions passer et v'lan fusillade, maman a fermé en vitesse fenêtres et volets et je pleurais dans la cave a M. Labelle car je trouvais qu'elle était longue à venir, il y avait Mme Clément et les Cruchot et puis Mme Fouineau après nous avons récité des chapelets enfin les sirènes ont donné la fin de l'alerte et on s'est remis en vitesse pour faire nos paquets la Mémé est parti à l'avance au Viaduc après avoir cueilli les fraises du jardin et les framboises. Nous 2 nous avons dit au revoir au Cruchet qui se demandaient où aller coucher. 

La suite du récit est de Madeleine Branchu, la mère de Geneviève Perly

rue Joinville nous rencontrons René Branchu [NDLR : cousin germain de l'autrice] qui nous dit que la Mutuelle évacuait les femmes et les enfants - qu'ils cherchaient des camions à prix d'or pour partir. Sa femme faisait les paquets comptant partir chez son Père, vers Bourges. la tante Blanche à Pau - et que moi, je me tienne bien au courant des évenements. étant bien garées pour le bombardement - mais trop près pour l'invasion - 

arrivé au Viaduc en nage - pas la peine de nous presser il n'est arrivé qu'à 7 h (1 h 1/2 de retard) une alerte passe - un homme de la défense Passive nous crie de nous coucher à terre - la Mémé sur un pauvre bonhomme qui avait aussi une maladie de coeur - la D.C.A tire - les avions passent - ouf ! dans le train un monde fou ! enfin arrivée à la poire tapée (bistro Provost) où le gars se suicide de peur et désespoir ! 

Nous prenons le bois Martin - et nous trompons de rotte - Mémé en angoisse et essouflement enfin nous retrouvons maison Bouttier - ouf mangeons une tartine de rillettes et au lit (Vieux matelas d'amas de laine, dures comme des cordages - à la guerre comme à la guerre !)

Samedi 15 Juin - Journée d'angoisses atroces ! le matin - mets matelas moisis au soleil - couchers draps sales chaligné - avions passent - vais avec Ginette chez les Liger pour écouter la TSF. à midi 1/2 - elle ne marche plus - et la maison toute sens dessus-dessous s'apprêtant à partir - matelas sur les voitures beurre salé - rillettes - bouteilles de cidre etc etc ! tuent les poules - laisseront les vaches au pré - abandonnent truie et ses 8 petits cochons naissants - je ne rentre à la maison  toute désemparée qu'à 2h - ne sachant pas si je dois le dire à Maman. déjeuner sans un mot - inquiétudes - tout à coup vers 15h - Madeleine et Marguerite Liger viennent - habillées et maquillées - avec bicyclettes - nous dire de nous tenir prêtes si nous voulons partir dans leur voiture jusqu'à un bourg quelconque d'où nous pourrions être évacuées - les maires, curés et "autorités" gendarmes etc sont partis - la troupe est en déroute - il ne faut pas que les allemands trouvent un anglais - ceux ci abandonnent tous leurs camps - brûlant leurs affaires - distribuant essence - provisions - couvertures - cigarettes - le Mans est déclaré ville ouverte - c'est l'affolement général - chacun s'en va avec leurs pauvres paquets - en autos - en bicyclettes - à pieds - poussant les voitures d'enfants - pour coucher en forêt - c'est affolant !!

J'ai remis tout pêle même les matelas - refait mes paquets tout en vrac - je ne sais plus ce qu'il y a de plus précieux à prendre - Maman fait paquets de provisions - c'est la débacle générale ! la pagaïe - les soldats fuient le long des routes - sans ordre - beaucoup rentrent chez eux - plus d'atous rien - c'est la fin de tout ! 

Les voisins Bouttier (leur fille Mme Cormier) une autre voisine (communiste) Paulméry, avec un gosse de l'assistance - et sa chèvre et sa vache - disent qu'ils se cacheront dans les fourrés - dans les bois - que l'on mangera toujours des pommes de terre et du lait - tandis que sur les routes on sera plus mitraillés et mourrons de faim ! 

à 21h Madeleine Liger revient - dit d'aller coucher sur des chaises chez eux en attendant le signe du bombardement - et du départ - chevaux attelés - tout prêt - finalement je refais le lit - Ginette verdissant de fatigue et d'émotion - Maman coeur qui s'arrête et moi tête cassée par tout ! bonne prière en nous couchant pour la pauvre ville du Mans ! et les Manceaux qui sont restés ! 

(le dimanche à 5h je me réveille par les coups de canon qui ébranlent la porte - faisant remuer le taquet dans la serrure - Maman fait des prières je n'ose lui parler pour réveiller Ginette - et je demande si le bombardement est commencé depuis ?? enfin il cesse. Ginette n'a rien entendu

Dimanche 16 Juin nous croyons les Liger partis mais ils craignent pour leur ferme - car à Changé - pagaïe complète - les soldats se servent eux mêmes - boivent dans les caves - coupent la viande chez le boucher parti - égorgent poules et lapins dans les fermes - le père Liger a 5 kgs de sucre des comptoirs modernes partis - etc ... Madeleine dit que c'est le commencement de la révolution - le Mans est vide parait il - cela a défilé toute la nuit - il parait que c'est à champagné que la poudrière le pont a sauté - le pont de Gennes. toutes communications détruites - les postes coupées - plus de courant électrique pour le boulanger, qui reste rien nous sommes perdus - isolés du monde dans notre forêt - sans chemin de fer rien - les Chaligné arrivent à pied - 14h - le petit tram ne marchant plus - (12 Kms à pieds - donc 24 aller et retour) ; nous racontent que toutes usines évacuées - affolement général - des voisins sont partis avec un vieux grand père de 80 ans passés - aveugle et rhumatisant - des spectacles atroces - comme vendredi que nous avons vu une vieille grand mère trainée sur un vélo - les Chaligné (rue de l'Huisne, au Mans) parlent de venir habiter dans leur baraque alors, nous où aller ? quelles angoisses ! enfin s'en retournent - 17h - sous la pluie battante ! à pieds ! 

Lundi 17 Juin - Journée de démoralisation - et d'attente - Je refais des paquets, des affaires que je n'emporterais pas - et les donne à Mme Bouttier qui restera, cachés dans les bois. (papiers d'affaires etc - carton avec pardessus à Pierre, store ; et carton à Jean Claude - poupon) tranquillisée là dessus - que les Chaligné seraient un peu désencombrés s'ils arrivent - Je vais avec Ginette sur la route 14h pour voir "passer des Manceaux" mais revenons en vitesse car avons vu des soldats qui se camouflaient dans les bois - craignons des allemands - courons nous rassurer chez les Bouttier - le vieux père cherche la Mémé cachée dans les fourrés ("N'ayez point pou' la Mère" et "aller où y où ?"

allons après chez les Briant qui nous disent que c'étaient des pauvres Français qui se cachaient - sans armes et mourants de faim - ont mangé chez eux - chez les Liger ils ont fait un grand abri - bien camouflé - à 20h allons encore chez les Bouttier - la fille est passée chez nous, au Mans - le capitaine et Marthe sont partis - les clefs sont chez les Sergent, en face - les Dumoniers ne sont pas partis non plus - ainsi que la Maman à Jacqueline Rivault. Il parait qu'au Mans - les boutiques sont éventrées - les colis et malles des réfugiés et bicyclettes à la gare - volées - pas un médeçin - pharmacien - rien - quelle pitié ! il n'est vraiment resté que ceux qui ne savaient où partir ? les sergent croient que l'on va mourir de faim sur les routes - il y a des bébés qui meurent et des évacués qui se battent - 

enfin grande nouvelle. Mme Cormier (fille Bouttier) qui m'a rapporté ma robe noire - souliers daim et breton - appareil photo - rapporte aussi le "Matin" imprimé à Angers où il est dit que le Maréchal Pétain, le coeur déchiré - cesse le combat."

Le Matin, 17 juin 1940
(source : Gallica/BnF)
Paul Reynaud est parti - et c'est Pétain et Weygand qui ont le gouvernement. Nous croyons donc que la guerre va finir mais le mardi 18 - coups de canons et mitrailleuses - c'est le pont de la Fourche qu'ils font sauter - cela continue donc ? ne rien savoir !!! à 17h - la Montaroux vient nous dire que les allemands sont arrivés au mans - qu'ils ont fait sonner les cloches et occupent la Préfecture - Mairie et Postes - mais ne disent rien à la population. 

Mercredi 19 - la Montaroux nous réveille 8h "n'ayez pas peur, ils sont passés par changé - il y en a plein à Parigné - mais ils chantent et ne sont pas méchants" On dit aussi qu'Hitler et Mussolini vont parler de paix - mais d'un autre côté on se bat à Cherbourg - qu'il va y avoir une grande bataille sur la Loire - que l'on se bat, à Orléans - qu'ils sont à Lyon aussi etc etc .... !!

Jeudi 20 - à dire qu'il fait un temps merveilleux ce petit boit à côté a des sous ombres si belles - tout est vert et si joli ! nous ramassons du bois - autour - potages pointes d'asperges - oeufs - crème de lait chez les Bouttier ainsi que cidre et eau plus claire que la nôtre au puits (avec sangsues et grenouilles) - fromages de chèvre - décidons de laver draps sales et dessus de lit - tous matelas au soleil - secs à 13h nous camouflons quand passent avions - 

15h Mme Cormier vient causer - voudrait que j'aille avec elle au Mans à pied - J'en ai bien envie, de voir ma maison - mais à plat et indisposée - 24 Kms à pied m'effraient - elle décide d'y aller seule et je voudrais bien que le petit tram vapeur soit rétabli - il paraît qu'à la TS.F q le Maréchal Pétain a dit qu'il continuait le combat - on n'y comprend rien - et on doit se contenter des "on dit" de droite et gauche - 

J'ai remis ces pages en ordre à ce jour - espérant ... quoi ? la Victoire ... ? il parait que nos pauvres gars n'ont plus d'arme - quand les allemands en rencontrent eux - ils leur disent "va t'habiller en civil et va voir ta femme" on ne sait plus - on est perdu dans notre refuge - baptisé par Ginette "Robinson" qui aurait fait un gentil Week end en temps de paix - avec notre pauvre Fiat pour nous y conduire - lait crême à volonté - et la Paix surtout. Voilà les jours les plus longs de l'année - on se couche à 22h - la lune se lève - il y a encore des roses - cela sent le foin coupé aussi - mais il ne faut penser seulement que nous sommes camouflés et qu'on nous voit pas de la route

Par moment, je regrette de n'avoir pu partir pour Pau - chez Mad. Gaye - mais il aurait fallu savoir. et y partir le mardi que nous sommes venues ici - qui pouvait prévoir que le 15 Juin ils seraient à Paris et le 18 Juin anniversaire du circuit ... au Mans - heureusement que le Mans est ville ouverte car pauvre Rouen ! et Havre etc. !!

Allons nous pouvoir reprendre le dessus ? où sont tous les amis - et famille ? Je me ronge et ??? et ne sais rien. puisque plus de communication en rien - heureusement les voisins Bouttier et Paul méry qui vont en vélo de temps en temps - Va t'on pouvoir rentrer bientôt ? 

Ginette ne se déplait pas - fait du vélo - a son Pierrot - mange et dort bien - quoique les jambes dévorées par les moustiques - pour moi - J'aimerai mieux être "passée la Loire" quoi qu'on dise qu'ils sont à Bordeaux - alors où ? quoi ? que le Bon Dieu nous protège ! pauvre France ! il parait que nous étions un pays de vendus - traitres - c'est épouvantable. oh oui ! pauvre pauvre France !!

Je me suis arrêtée pour aller chercher de l'eau, au puits. il est 13h30 (l'arsenal rentrait) la Mémé a fini sa vaisselle - la cuisinière (émaillée verte) est éteinte - il y a une grande cheminée a côté où le matin on fait une flambée - le soleil est en plein devant nous. Mais il ne fait pas trop chaud - puis la grange a côté - avec cave (!) grenier sur le dessus. J'écris sur une grande table de 2 m et assise sur le banc qui la longe - il ferait bon vivre ! Je vais arrêter pour m'étendre à mi ombre sur le foin coupé. avec Ginette. qui a trouvé un journal amusant dans l'armoire. où j'ai débarassé une planche pour mettre mes affaires. il passe un bon petit vent. ah pourquoi faut il la guerre !!

- le même jour - 18h - Nous revenons de la route - pour savoir un peu quelque chose et comme à chaque fois que l'on rencontre l'un ou l'autre, ils sont tous tellement mal informés, chacun y ajoutant son mot, que cela en est décourageant. D'abord, ce n'est pas le patriotisme qui les étouffe - c'est toujours le même refrain "Vivement que l'on nous renvoie nos hommes" "que cela finisse !

Parait-il aujourd'hui que Bordeaux serait bombardé - par avions - que la bataille serait sur la Loire - tours - orléans - et même Nantes. Puis tous ces paysans comprennent que partout où ils ont passé - nous sommes allemands, et sous leur domination. qu'ils appellent presque "protection" "puisqu'ils ne sont pas méchants" - que cela ne "pouvait pas aller plus mal, que cela allait" et que l'ordre régnera bien plus" Voilà leurs opinions. ah oui pauvre France ! Pour moi - je payerai cher pour être "passée la Loire" - dans le pays "français" alors ! ah ! qu'est-ce qui va en résulter de tout cela ! et ne rien savoir "de sûr" que par des paysans qui bavent - à tort et à travers !

- Samedi 22 Juin - Nous nous demandons à chaque réveil ce que la journée va nous apporter. Le fils chaligné vient 10h et se demande pourquoi ses parents ne viennent pas habiter leur baraque. alors nous, où irions-nous ? Il parait que bien des Manceaux sont rentrés - tout est bien organisé (régime nazzie, évidemment) il ne faut plus que personne sorte de la ville après 20h ) extinction des lumières à 22h. ils vont nommer un nommé Maire, à changé - et partout où les autres ont fui - ils veulent que le monde travaille et reprenne leur place - au camp des Anglais, d'après Mme Paulméry, ils chantent et jouent de l'accordéon en prenant des bains de soleil - 

Je voudrais bien voir ma maison - pourvu qu'elle ne soit pas habitée ! et retourner au Mans ? on dit que la Ville sera bombardée maintenant par des avions anglais et Russes (puisque parait il la Russie et la Turquie se sont mises contre l'Italie, celle ci en guerre depuis le 10 Juin) en tout cas, il passe sans arrêt des escadrilles d'avions - allemands ? italiens ? ou russes ? On ne sait rien. la fille Bouttier est restée à coucher au Mans hier soir - Si les anglais bombardaient ce serait, évidemment,  pour faire déguerpir les allemands - on croit aussi que l'on se bat beaucoup sur la Loire ... ????

Reprise du texte par Geneviève Perly, 11 ans

Mme Cormier fille Bouttier est passée en vélo rue Mazagran, tous les locataires sont partis et ont remis les chefs à Mme Sergent n°35 celle-ci nous fait dire de rentrer car les allemands occupent les maisons inhabitées et les refugiés les dévalisent. 

Mme Cormier a apporté aussi a Maman sa belle robe de communion et son corsage de satin blanc Heureusement que nous l'avons. Elle a entrebaillé les volets pour faire croire que la maison n'était pas vide. Nous nous demandons comment retourner au Mans.

Reprise du texte par Madeleine Branchu, sa mère

Dimanche 23 Juin - faisons du vélo pour nous apprendre - à 15h allons route pour voir un Mr Mondiatre qui a une auto - mais ne veut pas, n'ayant pas d'essence - et ayant peur que les allemands lui prennent son auto - comme ils prennent les bicyclettes - voyons 5 hommes qui se "camouflent" ont quitté l'habit militaire et "s'en retournent chez eux" - Quel désordre ! il parait que les allemands cassent leurs fusils et déchirent les fascicules des soldats qu'ils rencontrent en leur disant de "retourner chez eux"

- les Liger etc nous disent que "c'est fini" de ce matin 6h - que les allemands ont dit "la guerre est finie avec français, mais pas avec les anglais" ... ??? ... quelle triste chose que ces illettrés qui ne savent même pas où sont les Villes - et parlent qu'il faut "traverser la méditerranée pour aller en Angleterre !"

Lundi 24 Juin - Voilà 7 ans que le pauvre Pépé est mort. petit lavage pour s'apprêter à partir demain au Mans à pied - courageusement - car nous ennuyons de voir notre maisons - 

Vais avec Ginette sur la route pour voir si des autos rentrent - mais pas une ! rencontre le père Liger qui nous dit "pas vrai être fini" !! que c'est triste de ne rien savoir ! et isolés de tout.

Jeudi Juillet - nous sommes revenues d'hier matin dans notre "robinson" et je remets à jour : 

mardi 25 Juin 1940 - date historique car l'armistice était signé - enfin on ne se battait plus !! en France j'ajoute car l'angleterre et les allemands plus acharnés que jamais. 

Signature de l'armistice
(source : Wikimedia Commons)
on s'était levée de bonne heure (6h) et ont espérait que les Liger nous conduirait (Madeleine) jusqu'au pont de l'Epau - mais "les fers des chevaux coutaient très chers - plus de maréchal ferrant etc etc. (malgré que l'on proposait payer le transport et temps passé) Bref, à 8h - nous voilà sur la route la Mémé ayant avalé une pilule pour marché - jusqu'à Changé (4 Kms) on s'arrêtait devant les fermes pour causer un peu - toujours la même chose "qu'on s'était réfugiées aux Goderies - que l'on s'ennuyait de notre maison - espérons que cela sera vite fini etc etc ..."

On rencontre les 1er allemands en moto - 2 - en Verdâtre - bien équipés - et souriants - cela fait un choc de rencontrer les "ennemis" Si les yeux de Maman avaient été des fusils - ils tombaient raides !

arrivons au bourg de Changé - la place sous les arbres en était pleine - ils faisaient leur cuisine - gros camions - à la Mairie, lisons "avis aux populations occupées - obéissance etc. sous peine d'être fusillés - ordre de remettre sous 24h toutes armes - fusils etc. et appareils de TSF. émetteurs" seule leur Radio fonctionnant enfin des ordres signés de la Kommandatur - par contre "les pillards seront punis de la peine de mort" ces affiches nous ont passé un froid ... enfin nous voilà reprenant la route du Mans - il faisait un temps merveilleux pour la marche - avec un bon petit vent - mangeons une tartine de rillettes dans une forêt - la Mémé une autre moitié de pilule dans un peu de lait - emporté de la mère Bouttier - arrivons à l'Epau - et Usine à eau - 11h 1/2 à un employé qui en sort - me dit que Mr Marin Boisramé cultive le jardin de son beau frère Gaudin, mobilisé - que le Mans était un centre d'espionnage ce qui nous avait "protégé" de bombardements

Le Mans - Établissement des Eaux à l'Épau ; ensemble des Bâtiments près de l'Huisne
(source : Archives départementales de la Sarthe - 2Fi05936)
arrivées au passage à niveau - personne - que les autres fois que nous passions - il fallait attendre si longtemps le défilé des trains et la cohue - nous activions le pas - encore - rue de la Mariette. quelle tristesse toutes ces fenêtres fermées. rien que des camions et autos allemands. et des pauvres refugiés, à pied, eux trainant des voitures d'enfants ou des bicyclettes. enfin rue Mazagran, 13h, heure allemande. (avancée d'une heure sur la nôtre - donc midi (parties 8h) et de 2 heures sous le soleil) calme impressionnant sonnons chez le Sergent - qui nous disent que le samedi 15 et dimanche 16 c'était un affolement complet. ils sont restés seuls. et les aumoniers. Fouineau car leur "fraulein" réfugiée du Luxembourg - travaille - comme serveuse au Bar de l'Europe et se fait 300 F par jour - et se fait raccompagner chaque soir par des allemands - la femme de l'adjudant était restée aussi, avec Jacqueline et Yves. ses enfants ne trouvant pas d'auto - rien pour l'emmener - elle voulait ouvrir le robinet du gaz - tous ces petits "potins" racontés en vitesse - nous rentrons chez nous et "cassons la croûte" en vitesse - salades montées et jardin envahi d'herbes (petit détail !) dans les chambres, tristes dans le désordre du départ précipité. La femme et enfants du Capitaine avaient couché dans ma chambre. Marthe partie à Laval. J'ouvre toutes les fenêtres - après causette Mme Aumonier etc. mets matelas à l'air et commence rangements et ménage

La Mémé cueillant groseilles - et haricots - pas de gaz - enfin la "Sarthe" parait le soir, après 8 jours de silence. Je l'ai gardée en souvenir. (triste !) car aplatissement total de la pauvre France. à 9h (21h) allemande - défense de circuler dans les rues. Je remets draps en vitesse dans notre lit car calme absolu dans la rue

Mercredi 26 Juin - sortons - après avoir fait confitures de groseilles - par place de la République - camions allemands - musique - chants - allégresse de leur Victoire - contrat : pauvres réfugiés qui n'ont même plus d'essence pour repartir chez eux - cafés regorgeant d'allemands - boches - demis plutôt - du pont Gambetta - Voyons Maurice qui nous dit les Loison partis pour la Bretagne - à Paimpol - ?? - montons par le greffier - par de Lebray rue de Sarthe, 22 - parties et pas de Benoist rue de Foisy - pas de Branchu - descendons à la gare - gardée par des allemands - défilé sur leurs camions sans arrêt - fleuris - quel matériel ! 

Le Mans, Cinéma Pathé
(source : Archives départementales de la Sarthe - 2FI08352)
Jeudi 27 Juin - après ménage le matin - allons au Pathé voir cinéma - 16h - Vues de la guerre - Dunkerque Laon - Paris bombardé - entrée des italiens en guerre les allemands veulent que l'on soient "amis" - disent que nous avons été bien fous de leur déclarer la guerre - fors comme ils sont - peu préparés comme nous l'étions - enfin le gouvernement Français est à Clermont Ferrand. (Pierre Laval) car on dit Paul Reynaud et Daladier en Angleterre. le 1er accidenté - où il se forme une armée commandée par le Général de Gaulle qui blâme le Maréchal Pétain d'avoir abandonné la lutte au lieu de la continuer dans les colonies - entendons la TSF - Fouineau - en arrachant herbes du jardin - et entendons aussi le traître de Sttugart - disant que les Français avaient interêt de voir leur ancienne alliée (l'Angleterre) aplatie - que nous étions trompés par notre sale gouvernement etc. mal dirigés etc. 

Vendredi 28 Juin - marché à la mission - Mme Bouttier et sa fille Mme Cormier viennent nous voir - Visitent la maison - tasse de café et tartines - 

faisons confitures de cassis - et je sors avec Ginette pour provisions l'après midi.

Samedi 29 Juin - Grande journée de nettoyage - balayage - etc toutes pièces - et sa chambre propre, le Capitaine s'amène - me demandant à le recoucher - Je l'installe cabinet de toilette pour qu'il ait l'eau courante si nous retournons à la campagne un peu. chaleur épouvantable - fatiguée - notre tub - et me couche à minuit 1/2 - sans lumière - nuit claire - les Blon sont arrivées - lui de Nantes - elle de Rennes - où elle a manqué être mitraillée. terrible ! en gare - bombes tombées sur trains de munitions - et train sanitaire - 3 000 tués - les autres reviennent petit à petit - mais essence très rationnée - accidents sur la route - autos retournées - familles perdues etc !!

Dimanche 30 Juin - Vais avec Ginette messe pour les morts de la guerre, à la Cathédrale - sermont de Monseigneur - que l'on s'était endormis - trop heureux et pas assez vigilants - qu'il fallait repréparer l'avenir par beaucoup de travail - etc. 

Agence de presse Meurisse, Portrait de Georges Grente, évêque du Mans, 1936
(source : Wikimedia Commons)
retour 13h - par avenue Léon Bollée où toutes les belles maisons sont "occupées" par les allemands et le drapeau rouge à croix gammée flotte. après midi chaleur - passons par la Mission voir les pauvres prisonniers (3 000) à qui on passe pain etc - quand seront ils remis en liberte ? peut être seulement quand ce sera fini avec l'Angleterre - On voit des vingtaines de gros camions transportant d'autres pauvres soldats au camp d'Amiens où ils n'ont même pas d'eau il paraît qu'il y en a 40.000 !

allons voir si les Benoist-Lebray-Branchu arrivés mais personne là - on remonte très difficilement de sous la Loire car tous les ponts sont coupés - à tours il y a eu gde bataille dans les rues - les civils s'en mêlant - 

Lundi 1er Juillet - chaleur - J'arrose chaque fois le jardin et il n'y paraît plus le lendemain ! avons défriché herbes par devant - dans les massifs envahis - pauvres rosiers desséchés ! confitures de rhubarbe - rangements - je passe à la Mutuelle qui se réaménage tout doucement - mais ne travaille pas encore - les agents en campagne ne pouvant pas - on di que l'Amérique va aider l'Angleterre - (il est temps !) et envoyer des avions - munitions - que l'Angleterre a repris des ports en France - Calais - Dunkerque - on dit - on dit - car il faut prendre la radio à Londres - toute l'autre étant allemande on dit qu'ils ont bombardé Berlin et qu'il y aurait beaucoup de victimes - pourquoi pas un peu plus tôt ? quand nous luttions encore ? J'oubliai de dire que la nuit de vendredi, à  minuit, des "boums" à nous faire trembler les voisins sont descendus dans leur cave

C'était un avion anglais qui cherchait le beau château d'Yseuville où était descendu un état major (celui de Goering parait il) et a mal visé - 4 maisons défoncées à Yseuville - et l'école nouvelle endommagée. 

Voilà que les Manceaux vont craindre maintenant les avions anglais - ceux-ci voulant faire "déguerpir" les allemands - il y en a de plus en plus, au Mans - il ne reste plus de bas de soie - combinaisons - champagne en bouteilles de mousseux - très forts aussi en charcuterie plus de jambon - mais "bon coeur" donne des biscuits aux enfants - à Noga - très gais et guettant des sourires. 

Mardi 2 Juillet. toujours chaleur étouffante - Je me demande s'il faut remonter au grenier les vêtements descendus dans le garage - en vue du bombardement - faut il se réinstaller ? ou allons nous avoir encore des coups durs ? on dit aussi qu'ils sont gentils pour le moment mais que s'ils voyaient que cela ne tournait pas à leur avantage - cela changerait- 

pensons à repasser quelques jours à Changé.

V'lan le Capitaine s'en va ! Je donnerai nos clefs à Mme Aumonier - craignant toujours "l'occupation des maisons inhabitées" et le Maire du Mans nous prévenant qu'il faudra coucher les allemands "munis d'un billet de logement"
Odette Lebray s'amène 18h - étaient à Chatellerault (Vienne) péripéties - camions bombardés etc, ont couché dans le foin - tous ensemble - serrant leur magot - payant 7 F un Kg de p. de terre. Sortions toutes 19h - trop tard - Maman voulant "marcher un peu" - Jacobins etc. - au retour - préparatifs en vitesse pour départ demain matin - arrosage etc - Je me couche minuit et me réveille au petit jour 5h 1/2 (qui n'en fait que 3h 1/2 au soleil ferme volets et donnons clés à Mme Aumonier. À 7h sommes au viaduc, Ginette contente de retrouver petit train et campagne. 

Arrivée à la Poire tapée - au café - où les allemands occupenta ssi - traversons bois - voyons les Bouttier qui [...] - un grand travail - donnons une belle culotte toute neuve (du Pépé) au père Bouttier et une chemise - content - (nous gardent nos affaires, papiers etc) que je trouve "mieux" chez eux. J'ai écrit tout ceci dans le pré - il ne fait plus chaud - au contraire - frais - j'ai photographié notre "robinson" - c'est le calme - les grillons dans l'herbe à côté de moi chantent - mais le coucou ne chante plus "car le blé est mûr bientôt" bizarre ! c'est un peu trop calme même ! à côté de la T.S.F. à la mère Fouineau qui chante sans arrêt - un chien, dans le lointain, aboie - Ginette retombe en enfance - s'amuse avec son Pierrot et est heureuse - avons revu les Liger - qui "espèrent la victoire" maintenant. 

l'horizon est toujours joli. les pins derrière nous avec leurs ombres - nous dormons tranquilles maintenant - feux à la cheminée - enfin tout calme .. calme ... peut être nous en irons nous demain au Mans - Voir un peu plus de mouvement et puis j'ai tant à faire ç nous étions fatiguées mercredi en revenant ici. Le repos à fait du bien. Il est 19h petite "rayée" pour faire chauffer la soupe. bois gratis et à profusion - après dîner irons chercher notre lait crême - cidre et haricots chez la mère Bouttier en traversant la forêt. l'autre voisine Mme Paulméry est allée au camp d'Auvours (7 Km) se renseigner si son mari y est - lui ai donné nom et indications pour demander le mien - toujours pas de nouvelles - tristesse tout cela ! s'il pouvait être "camouflé" dans une ferme du Nord - aidant aux travaux - enfin il faut attendre comme m'a dit la Kommandatur (Bourse du Commerce) où je me suis renseignée - sur les disparus et prisonniers - De même j'ai rempli une feuille à la D.C.O. qui passera pa la Croix Rouge de Genève - pour s'il est en Allemagne

Samedi 6 Juillet - tout est préparé pour reprendre notre petit tram - pour 18h - Ginette, hier, à voulu rester un jour de plus - il ne fait pourtant pas très beau - orageux - et un peu de pluie - avons ramassé du petti bois dans la forêt et l'emmenons - il faudrait une auto ... mais justement plus une seule n'a le droit de circuler. sauf pour le ravitaillement des civils - plus d'essence - il parait aussi que le journal "la Sarthe" et les rares autres ne paraitrons plus - pourquoi ? on di que c'est pour que nous ne sachions pas les avances de l'angleterre (qui aurait repris quelques ports Français) enfin nous allons voir la rue Mazagran - et les voisins - on se demande si la famille et amis sont rentrés ? 

dimanche 5 janvier 2020

Joseph DUMAS, l'introuvable époux de Marie BERNARDIN

Claude BARACHET + Jeanne RICHARD
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Marie BARACHET                     Marie BARACHET
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Gilles BRUNET                              Claude FROMOT
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Jeanne dite Solange BRUNET         Marc FROMEAU
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Laurent BERNARDIN                     Jean FRÉMEAU
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Marie BERNARDIN                         Pierre FRÉMEAU
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                                                          Pierre Marie Joseph FRÉMEAU
                                                        |
                                                          Mon grand-père

J'aime beaucoup, dans ma généalogie, m'occuper des familles des petits et des inconnus. Ceux dont personne n'a daigné chercher la généalogie auparavant. Ces familles ont pour moi un parfum de mystère et j'ai toujours l'impression d'être un explorateur dans un lieu inconnu, le premier à retracer leur histoire. Et parmi la généalogie descendante de la famille BARACHET, je suis tombé sur la famille de Laurent BERNARDIN. Ce dernier a eu trois épouses, Marie Geneviève DELAPORTE, dont il n'eut pas d'enfants, Thérèse Alexandrine DION, dont il eut deux enfants (dont Marie qui sera le sujet de cet article) et Solange dite Joséphine GUINDOLET, dont il eut cinq enfants. 

Famille de Laurent BERNARDIN
(source : Heredis 2018)
Comme d'habitude, dans la généalogie descendante, je recherche tous les enfants (nés à Saint-Amand-Montrond, Colombiers, Saint-Germain-des-Bois et Uzay-le-Venon, dans le Cher) et leurs mariages. C'est en trouvant le mariage de Jean BERNARDIN (le premier fils de Laurent) avec Rosalie Marie VALLET le 24 juin 1893 à Saint-Victor (Allier) que je trouve cette mention parmi les témoins : 

(source : Archives départementales de l'Allier - 2 E 265 14 vue 207/222)
Je connais les époux de toutes les filles de Laurent BERNARDIN, sauf celui de Marie BERNARDIN, sa deuxième fille. J'ouvre donc l'hypothèse de Joseph DUMAS, dont il est fait mention, est l'époux de Marie BERNARDIN. Généralement, la technique est maintenant facile : je tape le nom du couple dans Filae ou Geneanet (cette famille ayant beaucoup bougé) pour trouver le mariage en quelques clics. Mais là, rien ne tombe dans les résultats ! 

Je sais néanmoins que Joseph DUMAS est né vers 1864 et Filae me propose une naissance à Ainay-le-Vieil (Cher) à cette date. Il serait fils naturel d'une indigente nommée Rose DUMAS. Je pense avoir la confirmation qu'il s'agit bien de lui car en 1906, dans un recensement trouvé grâce à Filae, Joseph DUMAS est cocher chez la famille JOUSLIN, avenue Séraucourt à Bourges (Cher) et sa femme est cuisinière et nommée Marie BERNARDIN. Les âges et lieux de naissance correspondent et confirment que Joseph DUMAS serait bien né à Ainay-le-Vieil (Cher). 

(source : Archives départementales du Cher - 6M 0162 vue 136/326)

En cherchant les deux noms de famille DUMAS et BERNARDIN associés, je trouve également la naissance d'un Marcel DUMAS en 1901 à Saint-Georges-de-Poisieux (Cher). 

(source : Archives départementales du Cher - 3E 6728 vue 24/120)
Les âges et les noms correspondent, il peut donc s'agir de mon couple, mais je ne trouve pas leur acte de mariage. Ni à Ainay-le-Vieil (commune de l'époux), ni à Uzay-le-Venon (où vit la famille de l'épouse avant 1893) et malheureusement, ces deux communes du Cher ne disposent pas des publications de mariage en ligne où j'aurais pu trouver la commune d'un éventuel mariage. Je commence à me demander si les deux ne vivent pas en concubinage sans s'être mariés, ce qui peut se produire à la fin du XIXe siècle où les moeurs devenaient plus libres. 

Je décidé néanmoins d'aller voir le matricule militaire de Joseph DUMAS pour voir les différents lieux où il aurait vécu et trouver la commune d'un hypothétique mariage et je découvre qu'avant 1893, où il est dit beau-frère de Jean BERNARDIN, il a vécu à Meaulne (Allier). 

(source : Archives départementales du Cher - 2R 529 vue 487/528)
Je me rappelle que Jean BERNARDIN a en effet passé sa vie à Désertines dans l'Allier et qu'il est probable que sa soeur l'y ait accompagné. Je cherche sans grand espoir dans les tables décennales de Meaulne (Allier) et j'y trouve en effet le mariage le 8 juin 1891 de Joseph DUMAS et de Marie BERNARDIN. J'y trouve également la jolie signature de Marie BERNARDIN qui, contrairement à son époux, n'est pas illettrée, et la confirmation des informations que j'avais trouvées précédemment sur son époux quant à son lieu de naissance. 

(source : Heredis 2018)
Cette recherche est la confirmation que malgré les bases de données sur internet, toutes les informations n'y figurent pas et qu'on peut retrouver le plaisir de faire une bonne vieille enquête généalogique pour retrouver un acte "invisible" sur les moteurs de recherche. Les matricules militaires sont toujours des aides précieuses, ainsi que les recensements, et dans les deux cas, ils m'ont permis de remonter le fil de Joseph DUMAS et de retrouver finalement son mariage. 

mardi 12 novembre 2019

"Promenades Scientifiques" de Louis Victor BRANCHU

Louis Victor BRANCHU
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Madeleine Marie Victorine BRANCHU
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Ma grand-mère

(source : Archives familiales)
Aujourd'hui, nous allons nous plonger dans un cahier du jeune Louis Victor BRANCHU alors âgé de 16 ou 17 ans. Ce dernier a tenu un petit cahier intitulé "Promenades Scientifiques" dans lequel il raconte différentes sorties scolaires à l'usine à gaz du Mans ou à l'église Notre-Dame de la Couture. J'y apprend qu'il était président de la musique instrumentale de son école et qu'il y jouait de la petite flûte. 

(source : Archives familiales)
Je me rappelle que ma grand-mère me parlait d'une flûte qu'ils avaient au grenier. Je pense qu'il devait s'agir de la flûte de Louis Victor BRANCHU qui était son grand-père. Il était également président du "Conseil de l'Orphéon" où il tenait le poste de 1er ténor, ainsi que 1er sacristain ou sacristain en chef du service de la chapelle. À la fin de ce petit cahier se trouve un texte intitulé "Une journée d'Examen" que je vais retranscrire ici et tenter d'illustrer avec des images d'archives. Les mots qui suivent sont ceux de mon arrière-arrière-grand-père alors âgé de 16 ans dans une orthographe quasi-parfaite : 

"C'était en l'année 1887, le 21 Juillet, je devais me présenter à l'examen du Certificat de Grammaire.
Je m'éveillais le matin, à 4h 1/4 pour partir à 5 heures juste. Je me levais d'abord avec un assez violent mal de tête, puis après m'être habillé promptement, je mangeai mon chocolat avec peu d'appétit, ce qui tourmenta un peu mes parents. Enfin à 5 heures moins 20, je partai de chez nous accompagné de mon père."

Domicile de la famille Branchu, rue Saint-Charles, au Mans.
(source : Archives familiales)
"Le temps était pluvieux et dura ainsi tout le matin, mais le soir le temps fut assez beau. A 5 heures 3 minutes le train se mettait en marche, moi, si ce n'est mon mal de tête qui se calma un peu, je n'avais nullement peur pour mon examen, et je ne m'en tourmentais pas plus que cela. J'emportais un dictionnaire latin-français pour la version, une main de copies, un porte-plume, un crayon et des plumes. Je m'amusais pendant le trajet à noter les stations de la ligne d'Angers (c'était dans cette ville que devait avoir lieu l'examen)."

(source : Archives départementales de la Sarthe - 2Fi05784)
"Les stations sont celles-ci, d'abord dans la Sarthe : Voivres, la Suze, Noyen, Avoise, Juigné, Sablé, Pincé-Précigné, puis dans le Maine-et-Loire, Morannes, Etriché-Châteauneuf, St Sylvain-Briollay, Ecouflant, la Maître-Ecole et Angers. Je regardais aussi de temps en temps par la portière pour voir la campagne. La ligne suit presque tout le temps la Sarthe, puis elle passe sur le Loir près d'Angers et non loin de cette ville, on voit au loin les 3 rivières (la Sarthe, le Loir et la Mayenne) arrivant parallèlement pour se jeter les unes dans les autres et former ainsi la Maine qui passe à Angers."

(source : Archives départementales du Maine-et-Loire - Angers - Panorama de la Maine)
"Enfin, petit à petit, le temps passa, et à 8 heures 1/2 le train s'arrêtait sous la marquise de la Gare St Serge. Il était 8 heures 1/2. Nous prîmes alors une voiture pour être arrivé à 9 heures (heure de l'examen) au Lycée, car c'était là que devait avoir lieu l'examen."

(source : Archives départementales du Maine-et-Loire - Angers - Gare Saint-Serge)
"Nous arrivâmes devant la grille donnant sur la Cour d'Honneur à 9 heures moins 1/4. Nous vîmes là 6 jeunes gens, tous barbus, âgé à peu près de 24 à 25 ans que nous prîmes, mon père et moi, pour des professeurs, mais nous nous trompions, c'étaient des candidats comme moi. Tous étaient munis du baccalauréat es lettres, excepté un venant de Précigné. 5 minutes après, nous vîmes au loin un élève qui paraissait être un candidat, en effet, c'était un élève du collège de Beaufort. Il était à peu près de ma taille. Nous étions dont tous deux les plus jeunes et les plus petits." 

(source : Archives départementales du Maine-et-Loire - Angers - Lycée David d'Angers : vue générale)
"A 9 heures, l'inspecteur apparut dans la cour d'honneur et nous fit signe d'entrer. Je dis au revoir à mon père et j'entrais dans la cour avec les autres. Nous ayant fait mettre en rang, nous passâmes dans de larges corridors aboutissant à une vaste cour toute bordée d'arbres et autour de laquelle se trouvaient les classes. On nous fit entrer dans la septième. Là on fit l'appel et on nous assigna chacun une place. J'étais à côte d'un bachelier. Dès que nous fûmes placés, l'inspecteur tira une enveloppe de son carnet, et l'ouvrit. C'était la version latine. Il la passa alors au surveillant qui nous la dicta assez mal ; heureusement qu'on nous passa le texte après et qu'alors je pus vérifier. Le texte de la version était ainsi conçu : (mot à mot) Cnaeus Domitius tribun du peuple, avait cité à la justice du peuple romain Marcus Scaurus, irrité de ce que il n'avait pas été élu par lui pour faire partie du collège des augures. Domitius avait un grand désir de châtier son ennemi. Pendant la nuit, un esclave de Scaurus vint trouver Domitius et lui promit de préparer l'accusation qu'il voulait faire contre Scaurus en lui dévoilant des crimes prétendus commis par son maître. Mais Domitius ne voulut pas croire à la parole d'un esclave perfide. Il se ferma aussitôt les oreilles et lui ordonna de se taire puis le fit conduire à son maître. C'est ainsi que la justice a vaincu la haine chez un accusateur ennemi (Domitius). Ensuite tant pour cela que pour ses autres vertus, le peuple romain nomma avec plaisir Domitius consul et grand pontife (auteur) (Valère Maxime) D'abord au début, je n'éprouvais aucune difficulté, mais à la 5ème phrase, je fus assez embarrassé. Le reste alla bien. Je donnai ma copie le premier, mais étant peu sûr du succès. Le correcteur et surveillant me dit alors de m'en aller si je voulais, mais je lui repondis que j'étais obligé d'attendre parce qu'on aller venir me chercher à 11 heures ; il était 10 heures 1/4. Je restai donc, mais je m'ennuyai. Alors mon voisin donna sa copie environ 10 minutes après moi et je pus alors causer avec lui, mais tout bas. Je lui demandai de me passer son brouillon pour voir le passage difficile et je trouvai sa construction de la phrase 5ème toute différente de la mienne. Comme il était bachelier, je crus sa copie meilleure que la mienne et aussitôt, bien tourmenté je pris le texte latin et je trouvais que sa construction et la mienne allaient bien toutes deux avec le texte. Lui au lieu de ce que j'avais mis avait ainsi traduit : Ayant fait boucher les oreilles de l'esclave et sa bouche il le fit conduire à son maître. Je réfléchis un peu, et crut ma phrase meilleure, car comment fermer la bouche d'un homme et boucher ses oreilles, d'abord, l'esclave n'avait rien à entendre, il avait à parler. Et il me semble que ma phrase est plus compréhensible car Domitius ne voulant pas écouter une médisance se fermé les oreilles, quant à l'esclave, il lui ordonne de se taire. C'est tout simple et plus claire que la sienne. Je fus un peu rassuré et plus encore, lorsque je vis le correcteur faire de nombreuses ratures sur sa copie et peu sur la mienne. Ma crainte était dissipée."

(source : Archives départementales du Maine-et-Loire - Angers - La rue Bressigny)

"A 11 heures nous quittâmes la salle, après qu'on nous eut dit de revenir à 1 heure précise pour savoir le résultat de l'écrit. Etant sorti, j'attendis quelque temps dans la rue jusqu'à ce que vis mon père. Je lui racontai alors ce qui s'était passé et lui expliquai comme ci-dessus. Nous allâmes bien vite déjeûner à l'hôtel de la Sirène, dans la rue Château-Gonthier, près de la rue du Faubourg Bressigny, près du Lycée. Je mangeai pas mal et au bout d'une demi-heure on quitta la table après avoir laissé à l'hôtel mon dictionnaire, mon papier et mon écritoire. Nous allâmes alors nous promener sur le Boulevard du Mail, puis sur la place du Ralliement où est le Théâtre, nous vîmes alors l'hotel des Postes récemment construite et un beau magasin de nouveautés portant comme enseigne : "A la Belle Jardinière". C'est une succursale du magasin du même nom situé à Paris."

(source : Archives départementales du Maine-et-Loire - Angers - Place du Ralliement - Hôtel des Postes)
"Après une demi-heure de promenade, vers 1 heure moins 20, nous nous dirigeâmes de nouveau vers le Lycée et je retrouvais à la porte les candidats du matin. A 1 heure précise, l'inspecteur apparut et nous allâmes dans la même salle que le matin. Nous formâmes le cercle et l'inspecteur debout devant une table recouverte d'un tapis vert et couverte de livres devant servir pour l'oral, et l'inspecteur ayant à ses côtés tous les examinateurs c'est à dire 7, nous prononce ces paroles : "Messieurs, après avoir examiné les copies faites ce matin, la commission a déclaré admis à subir l'épreuve orale, les candidats dont les noms suivent : Alors il se mit à lire les noms des élèves reçus et mon nom fut nommé le dernier, j'eus une véritable peur, je me croyais collé quand je n'entendis point nommer mon nom, mais seulement à la fin. Mais tout à coup, Mr l'Inspecteur s'arrête après mon nom et m'appelle. Je me montre alors, mais peu tranquille, je ne savais trop ce qu'il allait me dire. Mais bientôt je fus rassuré et content car il me fit compliment de ma version. Puis il dit en s'adressant aux deux autres non reçus : Mais nous avons le regret d'annoncer à Mr, et Mr (car je ne me souviens pas des noms) que leur version étant vraiment trop faible et celle (du 2ème) surtout presque nulle, la commission déclare qu'ils ne sont pas admis à subir les épreuves orales. Ces deux-là s'en allèrent alors, c'étaient deux bacheliers (Ils n'avaient sans doute pas étudier leur latin depuis leur baccalauréat, et alors devaient être bien rouillés sur ce point.) Nous restâmes donc six pour passer l'oral. 3 bacheliers, un élève de Précigné, un élève du collège de Beaufort, et moi."

"On m'envoya tout de suite à l'anglais. J'avais à préparer pour cette matière les voyages de Christophe Colomb et l'Histoire d'Angleterre, or ils s'écartèrent du programme en me donnant un recueil de versions dans lequel il m'en fit traduire une intitulée : The farmer and his dog "Le fermier et son chien". Il était en effet question d'un fermier qui revenant de son champ fut tout à coup stupéfait de trouver sa maison toute en désordre. Le berceau de son enfant était vide et son chien tout couvert de sang était auprès. Le père crut que le chien avait dévoré son fils, mais relevant les draps il le trouva enveloppé dedans. Quant au chien il était ainsi couvert de sang parce qu'il avait défendu son jeune maître contre un loup affamé qui voulait dévorer celui-ci"

"Je réussis à peu près cette version, car il y eût des mots que je ne connaissais pas et dont le professeur fut obligé de me donner la signification. Après cela il me demanda quel âge avez vous ou How old are you ?  Je lui répondis I am sixteen years old. Puis comment je me portais ? Very well, lui répondis-je, ce n'était pas vrai. Il me demanda ensuite quelle différence il y avait entre un verbe régulier et un verbe irrégulier. Je lui répondis que le participe passé du verbe régulier se terminait toujours par ed et que le participe passé du verbe irrégulier avait au contraire une terminaison particulière. C'est bien me dit-il, allez dans la classe à côté. Je passais alors dans cette classe et je trouvais là un examinateur pour les mathématiques. Il était encore en train d'examiner un grand, un bachelier, il lui demandait de faire une division dont les 2 nombres sont décimaux, il ne put jamais y arriver, il ne savait quoi faire des virgules. Enfin cela fut bientôt à mon tour, et il me demanda une règle de trois inverse, une règle d'escompte en dehors et une en dedans. Puis pour la Géométrie, il me dit démontrer : les 3 angles d'un triangle = 2 dr. Il m'envoya alors en me disant c'est bien."

Buste de Trajan (règne 98-117 ap. J.-C.), portant la couronne civique, une courroie d'épée et l'égide (attribut de Jupiter et symbole de la toute-puissance divine).
(licence CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons)

"Je passais alors dans la classe à côté où je trouvais l'examinateur d'histoire Romaine et de Géographie de la France. En Histoire Romaine il me demanda le règne de Trajan. Mes réponses ne furent pas brillantes, car je savais peu de choses sur cet empereur. En Géographie, cela alla mieux, il me demanda quell était la nature des côtes de la Manche. Le Département de l'Orne, chef-lieu et sous-préfectures. Ou est située Caen, Dieppe et quelles sont les villes arrosées par l'Eure. Je répondis à toutes ces questions, mais la dernière, je la manquai, il me demanda en effet dans quelle vallée l'Eure prend sa source. Je ne répondis rien et il m'envoya. Je passais alors dans la classe à côté où je trouvais l'examinateur pour le Grec et le Français. En Grec, il me demanda le 7ème dialogue des Morts (de Lucien). Ma traduction fut assez bonne, je l'avais vu il y avait une huitaine de jours. Il me demanda ensuite plusieurs interrogations sur la grammaire et des mots français tirés du grec. Pour les questions sur la grammaire je répondis assez bien, mais pour les étymologies, je ne pus trouver la signification. Pour le Français, il me fit expliquer une lettre de madame de Sévigné dans laquelle elle parle qu'elle a bu un bouillon de vipères, je n'y comprenais rien du tout, je me suis cependant tiré d'affaire par mon analyse grammaticale."

Claude Lefèbvre, Portrait Marie de Rabutin-Chantals, Marquise de Sévigné, vers 1655
(source : domaine public via Wikimedia Commons)
"Il me demanda ensuite qu'est ce qu'était que l'ellipse. Bonne réponse. Puis il m'envoya. Je passais alors au latin où on me fit expliquer un passage de l'Eneide de Virgile, livre 1er. J'avais traduit ce passage là la veille, je traduisis donc bien, puis il me posa plusieurs questions sur la grammaire auxquelles je répondis excepté à une. Il me renvoya alors et me dit d'aller en face. Je trouvais là l'examinateur pour l'histoire naturelle. Il me demanda, l'action de la mer sur le continent. Je lui répondis par les dunes, les falaises, les glaciers. Ensuite il me demanda la constitution du sol de la Sarthe ; je lui répondis que c'était du terrain devonien, ce qui était vrai, mais ce qu'il n'admit pas, il me cita alors un nom dont je ne m'en souviens pas ; même question pour l'Indre et Loire, le Calvados, la Seine-Inférieure, l'Eure ; pas de réponse. Divisions des terrains secondaires. Réponse non suffisante pour lui, il me cita alors une foule de subdivisions dont j'ignorais complètement les noms. Me voyant perdu, il me demanda dans quel auteur que j'avais étudié : Je lui répondis dans l'histoire Naturelle de Jabre et celle de Langlebert. C'est fâcheux, me dit-il, puis ile me fit une dernière question vraiment bête : Pourquoi le mammouth avait-il du poil, et pourquoi l'éléphant n'en a til pas. Pas de réponse. Il ma demandé ce qu'était la craie. Du carbonade de chaux, répondis-je, citez m'en un exemple, le blanc que j'ai dans la main. Il m'envoya alors. (J'ai oublié de dire que pendant ces interrogations sur cette science, j'eus un mal de tête et de coeur abominables, si bien que je crus que j'allais m'évanouir.)."

"Je passais après cela à la chimie. Rien que des réactions. Sur cinq, je répondis à 3. En physique, il me demanda la marche des rayons au travers d'un prisme. Bonne réponse et bonne explication. Puis image d'une ligne lumineuse placée devant une lentille biconvexe et cette ligne étant perpendiculaire à l'axe principal. Je fis ce que je pus, mais je ne savais guère, afin aidé plusieurs fois par professeur, j'aboutis. Puis ensuite Marche d'un rayon lumineux passant par 2 miroirs faisant angle. Je ne répondis rien. Il m'envoya. L'examen était fini. J'étais peu rassuré sur ces 3 dernières matières. Quand tous eurent passé, On nous envoya tous dans la cour, on se fit part alors les uns aux autres de nos émotions, enfin après une demi heure d'attente, pendant laquelle tous les professeurs s'étaient réunis pour faire le total des points, on ouvrit la porte de la salle où ils étaient (les examinateurs) et on nous fit approcher. J'étais bien tourmenté. Alors il lut les noms des élèves admis, j'étais dans le nombre, il nous fit à chacun nos petites observations, et me dit à moi que je devais mon admissions à mes mathématiques. Il y en eut un seul de non reçu, c'était le bachelier qui ne savait pas faire la division."

Diplôme obtenu suite à ces épreuves
(source : Archives familiales)
"Je m'en allais alors en sautant comme un fou dans les corridors et je sortis dans la rue ; comme je n'y vois pas de loin, je cherchais de tous côtés mon père. Comme j'étais occupé à le chercher, je paraissais sérieux, alors mon père de loin me voyant ainsi, me crut non reçu mais lorsqu'il me vit accourir à lui en riant (car je l'avais aperçu et reconnu) il vit bien que j'etais reçu, il m'embrassa alors et était aussi content que moi. Nous allâmes bien vite au bureau du Télégraphe pour envoyer une dépêche à maman, car elle nous avait bien dit de lui en envoyer une tout de suite. Il était 3 heures 35 quand nous arrivâmes dans le bureau, j'écrivis la dépêche et nous partimes pour le Jardin des Plantes puis ensuite sur les quais et à 5 heures nous prenions le train pour Le Mans. A 7 heures j'arrivais dans cette ville, bien las de ma journée, mais aussi bien content."

vendredi 11 octobre 2019

Sylvain BERNARDIN a une femme allemande

Claude BARACHET + Jeanne RICHARD
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Marie BARACHET              Marie BARACHET
|                                                   |
Gilles BRUNET                         Claude FROMOT
|                                                   |
Jeanne BRUNET                        Marc FROMEAU
|                                                   |
Philippe BERNARDIN                     Jean FRÉMEAU
|                                                   |
Sylvain BERNARDIN               Pierre FRÉMEAU
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                                                                    Pierre Marie Joseph FRÉMEAU
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                                                       Mon grand-père

Sylvain BERNARDIN naît en 1860 à Ineuil (Cher), son père est le garde-champêtre du village. Comme beaucoup de berrichons du XIXe siècle, il va monter à Paris où il trouve une place de valet de chambre au 67 rue du Rocher à Paris (8e arrondissement). Il y côtoie de nombreux domestiques (témoins à ses mariages) dont Marie PULVERMÜLLER, une femme de chambre allemande qu'il épouse à la mairie du 8e arrondissement de Paris le 31 mars 1883.

(source : Archives de Paris - V4E 6091 - vue 25/31)
Elle est née à Gosbach (Allemagne), fille d'Antoine PULVERMÜLLER et d'Anna Maria SCHICK. Les femmes de chambre allemandes semblaient être autant à la mode que les institutrices anglaises dans les maisons de bonne famille car j'en ai vu de nombreuses dans les recensements que j'ai pu parcourir. 

(source : Heredis 2019)
Soit Marie PULVERMÜLLER est très enceinte au moment du mariage, soit elle accouche d'un enfant prématuré. Ils ont en tout cas un fils mort-né le 29 mai 1883 dans leur domicile au 57 rue Pierre Charron à Paris (8e arrondissement). La mère meurt quatre jours plus tard, probablement des suites de cet accouchement. Sylvain BERNARDIN se remarie trois ans plus tard avec une berrichonne cette fois-ci, Marie MARTINET, également femme de chambre et originaire de Saint-Florent-sur-Cher. Reste à trouver maintenant s'ils ont eu des enfants.