vendredi 7 février 2020

Chroniques de l'invasion allemande en 1940 écrites par mes ancêtres

(source : Heredis 2018)
J'ai retrouvé, dans les affaires de mon grand-père, un petit cahier de brouillon, accompagné d'une feuille déchirée d'un calepin. Ce cahier date de 1940 et raconte les événements historiques que l'on sait à vue d'homme, ou plutôt de femme. Tout d'abord, situons les protagonistes. 

Geneviève PERLY, ma grand-mère, surnommée affectueusement "Ginette" par sa mère, Madeleine BRANCHU, mon arrière-grand-mère, la seule que j'ai connue, et Joséphine BENOIST, mon arrière-arrière-grand-mère. Pierre PERLY, est alors probablement déjà prisonnier des Allemands au Stalag IV-B à Mülhberg (Allemagne) et sa famille n'en est toujours pas informée le 1er juillet comme nous le verrons. 

Pierre PERLY au Stalag IV-B
(source : Archives familiales)
Je vais retranscrire ce petit cahier que je trouve passionnant car on voit la compréhension en temps réel qu'avaient les gens d'événements qui sont devenus des événements historiques. Je restituerai l'orthographe et la présentation tels qu'ils sont dans le texte. C'est fascinant de voir comment ces trois femmes s'en sont sorties seules, la Deuxième Guerre Mondiale étant le point de départ de l'émancipation des femmes au XXe siècle, puisqu'elles ont dû faire tourner le pays à elles seules dans les entreprises, les boutiques, etc. Le début du récit est de la main de Geneviève Perly. 

L'écriture de ma grand-mère alors âgée de 11 ans
(source : Archives familiales)
1940 !

Le vendredi 7 Juin c'était le certificat des garçons il n'y avait pas d'école. Alors je suis allée au marché de l'Eperon avec Maman car on voulait voir des fermières pour trouver un petit coin à la campagne. 

Le Mans - Place de l'Eperon, un jour de marché
(source : Archives départementales de la Sarthe - 2Fi02886)
Nous avons attendu la maîtresse Champion de Savigné-l'Evêque elle nous a dit qu'elle nous donnerait la réponse Vendredi prochain. Mais voilà, qu'en sortant de chez Morin le charcutier nous buttons dans les Liger à Chanteloup-Changé. Maman leur explique que l'école veut m'évacuer pour les bombardements et qu'elle préfèrerait trouver, pour être avec moi, une petite baraque. 

Ils ont dit qu'ils devaient aller porter du bois dans leur grande voiture, le dimanche, chez des Mr et Mme Chaligné, rue de L'huisne au Mans et qu'ils leur demanderaient leur petite maison pour nous. 

Nous étions bien contentes et nous avons commencé à faire des paquets en descendant tous les vêtements du grenier et un tas de choses car si notre maison était bombardée peut-être que le sous-sol serait protégé. 

Dans l'aprés-midi nous avons été voir les Loison, 82 rue Montoise, qui ne savaient pas ce qu'elles allaient faire.

Le samedi 8, on a continué à se préparer car les Allemands avançaient toujours, ils bombardaient Rouen la ville musée le Havre, Evreux, Dreux, et ils avançaient dans l'Orne et la Mayenne. La panique commençait.

Le dimanche 9, je suis allée toute seule à la messe car Maman attendait Mr Liger qui est venu vers 4H avec Mme Chaligné après une conversation qui n'en finissait pas elle a décidé de nous donner sa baraque pour 50 f par mois Maman lui a fait visiter la maison et après un coup de cidre ils sont partis, comme le père Liger avait sa grande voiture maman lui a dit de venir prendre une grande caisse remplie de draps et de linges, on l'a attendu jusqu'à 7 H 1/2 on ne croyait plus qu'il allait venir mais le voila qui arrive et comme 2 soldats étaient là Maman a joint le lit pliant de la buanderie le lit chaise-longue du grenier, le paravant, la grande carpette du salon mes 2 descentes de lit et le transat, nous étions bien contentes quand tout celà est parti et madame Blon et tout le monde dans la rue demandait où nous allions

- Le lundi 10, rien d'extraordinaire j'ai été à l'école et toutes les filles partaient. C'était très triste dans les rues car on ne voyait que des voitures avec des pauvres évacués

- Le mardi 11, un ami est venu nous chercher avec son auto, nous sommes descendu à Chanteloup et Marguerite nous a montré le chemin que c'est une baraque camouflée près d'un bois de pins. la Mémé avait peur car elle trouvait ça trop désert et ça sentait le moisi, nous avons tout déchargé les paquets de l'auto et je pleurais quand maman est repartie, aussi Marguerite elle a dit pour nous rassurer qu'elle allait venir coucher avec nous les premières nuits aussi le mercredi nous nous sommes acclimatées tout tranquillement en mangeant des miots-de-lait, on allait écouter la T.S.F une fois par jour chez M. Liger - Maman pendant ce temps là avait couché et mangé chez M. Loison, elle avait le coeur très gros de voir tous les pauvres évacués de Rouen et du Havre fuyant sur les routes, les enfants, les vieillards, c'est terrible. elle ne savait pas si elle devait venir nous rechercher pour repartir plus loin, c'était le commencement de la panique

Enfin, comme il pleuvait en plus et qu'elle croyait qu'on avait pas de sabots elle a enfin décidé madame Loison à la ramener le Jeudi à 16 H il pleuvait à torrents. De la route c'est la petite marguerite Brillant qu'il la ramenée dans la rotte, la Mémé est arrivée avec son parapluie. Après nous avoir raconté les nouvelles du Mans nous avons mangé : Menu du jour - un potage pointes d'asperges. - asperges à la crême - fromage de chèvre - fraises - et finalement après avoir traversé le petit bois pour aller chez les Bouttier chercher du lait etc nous nous sommes couchées dans les draps des Chaligner à la tombée de la nuit. Avant nous avions décidée de partir avec Mme Bouttier pour Le Mans car on voulait ramener des affaires et Paris était déclarée ville ouverte

[note marginale rajoutée par Madeleine Branchu : Suzanne Loison avait été à Beaumont chercher affaires à sa fille. J'ai couché et mangé chez eux - ils trouvent petit coin à la Ferraterie en cas d'alertes - parlent de Laval ou Bretagne ? - enfin 16 h une [...] à Chanteloup.]

Plan de l'intérieur de la maison refuge nommée "notre robinson" dessiné par Geneviève Perly
(source : Archives familiales)
- Vendredi 14 - Maman avait mis le réveil à 5 Heures nous étions bien en avance à 6 H chez la mère Bouttier qui se préparait pour aller à la Mission au Marché, nous avons traversé le bois et arrivées au café de la Poire Tapée où nous avons attendu très longtemps le petit tram qui devait partir à 7 H et qui est arrivé au mans à 8 H du Viaduc nous avons couru en vitesse rue Mazagran. 

De gauche à droite : Joséphine BENOIST (Mémé), Madeleine BRANCHU et Geneviève PERLY (Ginette) le trois femmes dont parle le récit rue Mazagran (au Mans) en 1936
(source : Archives familiales)
Rien d'extraordinaire dans le quartier tout le monde craint la date du circuit pour les bombardements puisqu'il nous avait dit qu'on serait mis en rillettes pour l'anniversaire. Vers 10 H le capitaine s'amène avec sa femme sa fille et son fils refugies de Fontainebleau. Il a fallu changer des draps de notre grand lit pour coucher la mère et la fille. Mais voilà qu'après le déjeuner 13 H on voit des avions passer et v'lan fusillade, maman a fermé en vitesse fenêtres et volets et je pleurais dans la cave a M. Labelle car je trouvais qu'elle était longue à venir, il y avait Mme Clément et les Cruchot et puis Mme Fouineau après nous avons récité des chapelets enfin les sirènes ont donné la fin de l'alerte et on s'est remis en vitesse pour faire nos paquets la Mémé est parti à l'avance au Viaduc après avoir cueilli les fraises du jardin et les framboises. Nous 2 nous avons dit au revoir au Cruchet qui se demandaient où aller coucher. 

La suite du récit est de Madeleine Branchu, la mère de Geneviève Perly

rue Joinville nous rencontrons René Branchu [NDLR : cousin germain de l'autrice] qui nous dit que la Mutuelle évacuait les femmes et les enfants - qu'ils cherchaient des camions à prix d'or pour partir. Sa femme faisait les paquets comptant partir chez son Père, vers Bourges. la tante Blanche à Pau - et que moi, je me tienne bien au courant des évenements. étant bien garées pour le bombardement - mais trop près pour l'invasion - 

arrivé au Viaduc en nage - pas la peine de nous presser il n'est arrivé qu'à 7 h (1 h 1/2 de retard) une alerte passe - un homme de la défense Passive nous crie de nous coucher à terre - la Mémé sur un pauvre bonhomme qui avait aussi une maladie de coeur - la D.C.A tire - les avions passent - ouf ! dans le train un monde fou ! enfin arrivée à la poire tapée (bistro Provost) où le gars se suicide de peur et désespoir ! 

Nous prenons le bois Martin - et nous trompons de rotte - Mémé en angoisse et essouflement enfin nous retrouvons maison Bouttier - ouf mangeons une tartine de rillettes et au lit (Vieux matelas d'amas de laine, dures comme des cordages - à la guerre comme à la guerre !)

Samedi 15 Juin - Journée d'angoisses atroces ! le matin - mets matelas moisis au soleil - couchers draps sales chaligné - avions passent - vais avec Ginette chez les Liger pour écouter la TSF. à midi 1/2 - elle ne marche plus - et la maison toute sens dessus-dessous s'apprêtant à partir - matelas sur les voitures beurre salé - rillettes - bouteilles de cidre etc etc ! tuent les poules - laisseront les vaches au pré - abandonnent truie et ses 8 petits cochons naissants - je ne rentre à la maison  toute désemparée qu'à 2h - ne sachant pas si je dois le dire à Maman. déjeuner sans un mot - inquiétudes - tout à coup vers 15h - Madeleine et Marguerite Liger viennent - habillées et maquillées - avec bicyclettes - nous dire de nous tenir prêtes si nous voulons partir dans leur voiture jusqu'à un bourg quelconque d'où nous pourrions être évacuées - les maires, curés et "autorités" gendarmes etc sont partis - la troupe est en déroute - il ne faut pas que les allemands trouvent un anglais - ceux ci abandonnent tous leurs camps - brûlant leurs affaires - distribuant essence - provisions - couvertures - cigarettes - le Mans est déclaré ville ouverte - c'est l'affolement général - chacun s'en va avec leurs pauvres paquets - en autos - en bicyclettes - à pieds - poussant les voitures d'enfants - pour coucher en forêt - c'est affolant !!

J'ai remis tout pêle même les matelas - refait mes paquets tout en vrac - je ne sais plus ce qu'il y a de plus précieux à prendre - Maman fait paquets de provisions - c'est la débacle générale ! la pagaïe - les soldats fuient le long des routes - sans ordre - beaucoup rentrent chez eux - plus d'atous rien - c'est la fin de tout ! 

Les voisins Bouttier (leur fille Mme Cormier) une autre voisine (communiste) Paulméry, avec un gosse de l'assistance - et sa chèvre et sa vache - disent qu'ils se cacheront dans les fourrés - dans les bois - que l'on mangera toujours des pommes de terre et du lait - tandis que sur les routes on sera plus mitraillés et mourrons de faim ! 

à 21h Madeleine Liger revient - dit d'aller coucher sur des chaises chez eux en attendant le signe du bombardement - et du départ - chevaux attelés - tout prêt - finalement je refais le lit - Ginette verdissant de fatigue et d'émotion - Maman coeur qui s'arrête et moi tête cassée par tout ! bonne prière en nous couchant pour la pauvre ville du Mans ! et les Manceaux qui sont restés ! 

(le dimanche à 5h je me réveille par les coups de canon qui ébranlent la porte - faisant remuer le taquet dans la serrure - Maman fait des prières je n'ose lui parler pour réveiller Ginette - et je demande si le bombardement est commencé depuis ?? enfin il cesse. Ginette n'a rien entendu

Dimanche 16 Juin nous croyons les Liger partis mais ils craignent pour leur ferme - car à Changé - pagaïe complète - les soldats se servent eux mêmes - boivent dans les caves - coupent la viande chez le boucher parti - égorgent poules et lapins dans les fermes - le père Liger a 5 kgs de sucre des comptoirs modernes partis - etc ... Madeleine dit que c'est le commencement de la révolution - le Mans est vide parait il - cela a défilé toute la nuit - il parait que c'est à champagné que la poudrière le pont a sauté - le pont de Gennes. toutes communications détruites - les postes coupées - plus de courant électrique pour le boulanger, qui reste rien nous sommes perdus - isolés du monde dans notre forêt - sans chemin de fer rien - les Chaligné arrivent à pied - 14h - le petit tram ne marchant plus - (12 Kms à pieds - donc 24 aller et retour) ; nous racontent que toutes usines évacuées - affolement général - des voisins sont partis avec un vieux grand père de 80 ans passés - aveugle et rhumatisant - des spectacles atroces - comme vendredi que nous avons vu une vieille grand mère trainée sur un vélo - les Chaligné (rue de l'Huisne, au Mans) parlent de venir habiter dans leur baraque alors, nous où aller ? quelles angoisses ! enfin s'en retournent - 17h - sous la pluie battante ! à pieds ! 

Lundi 17 Juin - Journée de démoralisation - et d'attente - Je refais des paquets, des affaires que je n'emporterais pas - et les donne à Mme Bouttier qui restera, cachés dans les bois. (papiers d'affaires etc - carton avec pardessus à Pierre, store ; et carton à Jean Claude - poupon) tranquillisée là dessus - que les Chaligné seraient un peu désencombrés s'ils arrivent - Je vais avec Ginette sur la route 14h pour voir "passer des Manceaux" mais revenons en vitesse car avons vu des soldats qui se camouflaient dans les bois - craignons des allemands - courons nous rassurer chez les Bouttier - le vieux père cherche la Mémé cachée dans les fourrés ("N'ayez point pou' la Mère" et "aller où y où ?"

allons après chez les Briant qui nous disent que c'étaient des pauvres Français qui se cachaient - sans armes et mourants de faim - ont mangé chez eux - chez les Liger ils ont fait un grand abri - bien camouflé - à 20h allons encore chez les Bouttier - la fille est passée chez nous, au Mans - le capitaine et Marthe sont partis - les clefs sont chez les Sergent, en face - les Dumoniers ne sont pas partis non plus - ainsi que la Maman à Jacqueline Rivault. Il parait qu'au Mans - les boutiques sont éventrées - les colis et malles des réfugiés et bicyclettes à la gare - volées - pas un médeçin - pharmacien - rien - quelle pitié ! il n'est vraiment resté que ceux qui ne savaient où partir ? les sergent croient que l'on va mourir de faim sur les routes - il y a des bébés qui meurent et des évacués qui se battent - 

enfin grande nouvelle. Mme Cormier (fille Bouttier) qui m'a rapporté ma robe noire - souliers daim et breton - appareil photo - rapporte aussi le "Matin" imprimé à Angers où il est dit que le Maréchal Pétain, le coeur déchiré - cesse le combat."

Le Matin, 17 juin 1940
(source : Gallica/BnF)
Paul Reynaud est parti - et c'est Pétain et Weygand qui ont le gouvernement. Nous croyons donc que la guerre va finir mais le mardi 18 - coups de canons et mitrailleuses - c'est le pont de la Fourche qu'ils font sauter - cela continue donc ? ne rien savoir !!! à 17h - la Montaroux vient nous dire que les allemands sont arrivés au mans - qu'ils ont fait sonner les cloches et occupent la Préfecture - Mairie et Postes - mais ne disent rien à la population. 

Mercredi 19 - la Montaroux nous réveille 8h "n'ayez pas peur, ils sont passés par changé - il y en a plein à Parigné - mais ils chantent et ne sont pas méchants" On dit aussi qu'Hitler et Mussolini vont parler de paix - mais d'un autre côté on se bat à Cherbourg - qu'il va y avoir une grande bataille sur la Loire - que l'on se bat, à Orléans - qu'ils sont à Lyon aussi etc etc .... !!

Jeudi 20 - à dire qu'il fait un temps merveilleux ce petit boit à côté a des sous ombres si belles - tout est vert et si joli ! nous ramassons du bois - autour - potages pointes d'asperges - oeufs - crème de lait chez les Bouttier ainsi que cidre et eau plus claire que la nôtre au puits (avec sangsues et grenouilles) - fromages de chèvre - décidons de laver draps sales et dessus de lit - tous matelas au soleil - secs à 13h nous camouflons quand passent avions - 

15h Mme Cormier vient causer - voudrait que j'aille avec elle au Mans à pied - J'en ai bien envie, de voir ma maison - mais à plat et indisposée - 24 Kms à pied m'effraient - elle décide d'y aller seule et je voudrais bien que le petit tram vapeur soit rétabli - il paraît qu'à la TS.F q le Maréchal Pétain a dit qu'il continuait le combat - on n'y comprend rien - et on doit se contenter des "on dit" de droite et gauche - 

J'ai remis ces pages en ordre à ce jour - espérant ... quoi ? la Victoire ... ? il parait que nos pauvres gars n'ont plus d'arme - quand les allemands en rencontrent eux - ils leur disent "va t'habiller en civil et va voir ta femme" on ne sait plus - on est perdu dans notre refuge - baptisé par Ginette "Robinson" qui aurait fait un gentil Week end en temps de paix - avec notre pauvre Fiat pour nous y conduire - lait crême à volonté - et la Paix surtout. Voilà les jours les plus longs de l'année - on se couche à 22h - la lune se lève - il y a encore des roses - cela sent le foin coupé aussi - mais il ne faut penser seulement que nous sommes camouflés et qu'on nous voit pas de la route

Par moment, je regrette de n'avoir pu partir pour Pau - chez Mad. Gaye - mais il aurait fallu savoir. et y partir le mardi que nous sommes venues ici - qui pouvait prévoir que le 15 Juin ils seraient à Paris et le 18 Juin anniversaire du circuit ... au Mans - heureusement que le Mans est ville ouverte car pauvre Rouen ! et Havre etc. !!

Allons nous pouvoir reprendre le dessus ? où sont tous les amis - et famille ? Je me ronge et ??? et ne sais rien. puisque plus de communication en rien - heureusement les voisins Bouttier et Paul méry qui vont en vélo de temps en temps - Va t'on pouvoir rentrer bientôt ? 

Ginette ne se déplait pas - fait du vélo - a son Pierrot - mange et dort bien - quoique les jambes dévorées par les moustiques - pour moi - J'aimerai mieux être "passée la Loire" quoi qu'on dise qu'ils sont à Bordeaux - alors où ? quoi ? que le Bon Dieu nous protège ! pauvre France ! il parait que nous étions un pays de vendus - traitres - c'est épouvantable. oh oui ! pauvre pauvre France !!

Je me suis arrêtée pour aller chercher de l'eau, au puits. il est 13h30 (l'arsenal rentrait) la Mémé a fini sa vaisselle - la cuisinière (émaillée verte) est éteinte - il y a une grande cheminée a côté où le matin on fait une flambée - le soleil est en plein devant nous. Mais il ne fait pas trop chaud - puis la grange a côté - avec cave (!) grenier sur le dessus. J'écris sur une grande table de 2 m et assise sur le banc qui la longe - il ferait bon vivre ! Je vais arrêter pour m'étendre à mi ombre sur le foin coupé. avec Ginette. qui a trouvé un journal amusant dans l'armoire. où j'ai débarassé une planche pour mettre mes affaires. il passe un bon petit vent. ah pourquoi faut il la guerre !!

- le même jour - 18h - Nous revenons de la route - pour savoir un peu quelque chose et comme à chaque fois que l'on rencontre l'un ou l'autre, ils sont tous tellement mal informés, chacun y ajoutant son mot, que cela en est décourageant. D'abord, ce n'est pas le patriotisme qui les étouffe - c'est toujours le même refrain "Vivement que l'on nous renvoie nos hommes" "que cela finisse !

Parait-il aujourd'hui que Bordeaux serait bombardé - par avions - que la bataille serait sur la Loire - tours - orléans - et même Nantes. Puis tous ces paysans comprennent que partout où ils ont passé - nous sommes allemands, et sous leur domination. qu'ils appellent presque "protection" "puisqu'ils ne sont pas méchants" - que cela ne "pouvait pas aller plus mal, que cela allait" et que l'ordre régnera bien plus" Voilà leurs opinions. ah oui pauvre France ! Pour moi - je payerai cher pour être "passée la Loire" - dans le pays "français" alors ! ah ! qu'est-ce qui va en résulter de tout cela ! et ne rien savoir "de sûr" que par des paysans qui bavent - à tort et à travers !

- Samedi 22 Juin - Nous nous demandons à chaque réveil ce que la journée va nous apporter. Le fils chaligné vient 10h et se demande pourquoi ses parents ne viennent pas habiter leur baraque. alors nous, où irions-nous ? Il parait que bien des Manceaux sont rentrés - tout est bien organisé (régime nazzie, évidemment) il ne faut plus que personne sorte de la ville après 20h ) extinction des lumières à 22h. ils vont nommer un nommé Maire, à changé - et partout où les autres ont fui - ils veulent que le monde travaille et reprenne leur place - au camp des Anglais, d'après Mme Paulméry, ils chantent et jouent de l'accordéon en prenant des bains de soleil - 

Je voudrais bien voir ma maison - pourvu qu'elle ne soit pas habitée ! et retourner au Mans ? on dit que la Ville sera bombardée maintenant par des avions anglais et Russes (puisque parait il la Russie et la Turquie se sont mises contre l'Italie, celle ci en guerre depuis le 10 Juin) en tout cas, il passe sans arrêt des escadrilles d'avions - allemands ? italiens ? ou russes ? On ne sait rien. la fille Bouttier est restée à coucher au Mans hier soir - Si les anglais bombardaient ce serait, évidemment,  pour faire déguerpir les allemands - on croit aussi que l'on se bat beaucoup sur la Loire ... ????

Reprise du texte par Geneviève Perly, 11 ans

Mme Cormier fille Bouttier est passée en vélo rue Mazagran, tous les locataires sont partis et ont remis les chefs à Mme Sergent n°35 celle-ci nous fait dire de rentrer car les allemands occupent les maisons inhabitées et les refugiés les dévalisent. 

Mme Cormier a apporté aussi a Maman sa belle robe de communion et son corsage de satin blanc Heureusement que nous l'avons. Elle a entrebaillé les volets pour faire croire que la maison n'était pas vide. Nous nous demandons comment retourner au Mans.

Reprise du texte par Madeleine Branchu, sa mère

Dimanche 23 Juin - faisons du vélo pour nous apprendre - à 15h allons route pour voir un Mr Mondiatre qui a une auto - mais ne veut pas, n'ayant pas d'essence - et ayant peur que les allemands lui prennent son auto - comme ils prennent les bicyclettes - voyons 5 hommes qui se "camouflent" ont quitté l'habit militaire et "s'en retournent chez eux" - Quel désordre ! il parait que les allemands cassent leurs fusils et déchirent les fascicules des soldats qu'ils rencontrent en leur disant de "retourner chez eux"

- les Liger etc nous disent que "c'est fini" de ce matin 6h - que les allemands ont dit "la guerre est finie avec français, mais pas avec les anglais" ... ??? ... quelle triste chose que ces illettrés qui ne savent même pas où sont les Villes - et parlent qu'il faut "traverser la méditerranée pour aller en Angleterre !"

Lundi 24 Juin - Voilà 7 ans que le pauvre Pépé est mort. petit lavage pour s'apprêter à partir demain au Mans à pied - courageusement - car nous ennuyons de voir notre maisons - 

Vais avec Ginette sur la route pour voir si des autos rentrent - mais pas une ! rencontre le père Liger qui nous dit "pas vrai être fini" !! que c'est triste de ne rien savoir ! et isolés de tout.

Jeudi Juillet - nous sommes revenues d'hier matin dans notre "robinson" et je remets à jour : 

mardi 25 Juin 1940 - date historique car l'armistice était signé - enfin on ne se battait plus !! en France j'ajoute car l'angleterre et les allemands plus acharnés que jamais. 

Signature de l'armistice
(source : Wikimedia Commons)
on s'était levée de bonne heure (6h) et ont espérait que les Liger nous conduirait (Madeleine) jusqu'au pont de l'Epau - mais "les fers des chevaux coutaient très chers - plus de maréchal ferrant etc etc. (malgré que l'on proposait payer le transport et temps passé) Bref, à 8h - nous voilà sur la route la Mémé ayant avalé une pilule pour marché - jusqu'à Changé (4 Kms) on s'arrêtait devant les fermes pour causer un peu - toujours la même chose "qu'on s'était réfugiées aux Goderies - que l'on s'ennuyait de notre maison - espérons que cela sera vite fini etc etc ..."

On rencontre les 1er allemands en moto - 2 - en Verdâtre - bien équipés - et souriants - cela fait un choc de rencontrer les "ennemis" Si les yeux de Maman avaient été des fusils - ils tombaient raides !

arrivons au bourg de Changé - la place sous les arbres en était pleine - ils faisaient leur cuisine - gros camions - à la Mairie, lisons "avis aux populations occupées - obéissance etc. sous peine d'être fusillés - ordre de remettre sous 24h toutes armes - fusils etc. et appareils de TSF. émetteurs" seule leur Radio fonctionnant enfin des ordres signés de la Kommandatur - par contre "les pillards seront punis de la peine de mort" ces affiches nous ont passé un froid ... enfin nous voilà reprenant la route du Mans - il faisait un temps merveilleux pour la marche - avec un bon petit vent - mangeons une tartine de rillettes dans une forêt - la Mémé une autre moitié de pilule dans un peu de lait - emporté de la mère Bouttier - arrivons à l'Epau - et Usine à eau - 11h 1/2 à un employé qui en sort - me dit que Mr Marin Boisramé cultive le jardin de son beau frère Gaudin, mobilisé - que le Mans était un centre d'espionnage ce qui nous avait "protégé" de bombardements

Le Mans - Établissement des Eaux à l'Épau ; ensemble des Bâtiments près de l'Huisne
(source : Archives départementales de la Sarthe - 2Fi05936)
arrivées au passage à niveau - personne - que les autres fois que nous passions - il fallait attendre si longtemps le défilé des trains et la cohue - nous activions le pas - encore - rue de la Mariette. quelle tristesse toutes ces fenêtres fermées. rien que des camions et autos allemands. et des pauvres refugiés, à pied, eux trainant des voitures d'enfants ou des bicyclettes. enfin rue Mazagran, 13h, heure allemande. (avancée d'une heure sur la nôtre - donc midi (parties 8h) et de 2 heures sous le soleil) calme impressionnant sonnons chez le Sergent - qui nous disent que le samedi 15 et dimanche 16 c'était un affolement complet. ils sont restés seuls. et les aumoniers. Fouineau car leur "fraulein" réfugiée du Luxembourg - travaille - comme serveuse au Bar de l'Europe et se fait 300 F par jour - et se fait raccompagner chaque soir par des allemands - la femme de l'adjudant était restée aussi, avec Jacqueline et Yves. ses enfants ne trouvant pas d'auto - rien pour l'emmener - elle voulait ouvrir le robinet du gaz - tous ces petits "potins" racontés en vitesse - nous rentrons chez nous et "cassons la croûte" en vitesse - salades montées et jardin envahi d'herbes (petit détail !) dans les chambres, tristes dans le désordre du départ précipité. La femme et enfants du Capitaine avaient couché dans ma chambre. Marthe partie à Laval. J'ouvre toutes les fenêtres - après causette Mme Aumonier etc. mets matelas à l'air et commence rangements et ménage

La Mémé cueillant groseilles - et haricots - pas de gaz - enfin la "Sarthe" parait le soir, après 8 jours de silence. Je l'ai gardée en souvenir. (triste !) car aplatissement total de la pauvre France. à 9h (21h) allemande - défense de circuler dans les rues. Je remets draps en vitesse dans notre lit car calme absolu dans la rue

Mercredi 26 Juin - sortons - après avoir fait confitures de groseilles - par place de la République - camions allemands - musique - chants - allégresse de leur Victoire - contrat : pauvres réfugiés qui n'ont même plus d'essence pour repartir chez eux - cafés regorgeant d'allemands - boches - demis plutôt - du pont Gambetta - Voyons Maurice qui nous dit les Loison partis pour la Bretagne - à Paimpol - ?? - montons par le greffier - par de Lebray rue de Sarthe, 22 - parties et pas de Benoist rue de Foisy - pas de Branchu - descendons à la gare - gardée par des allemands - défilé sur leurs camions sans arrêt - fleuris - quel matériel ! 

Le Mans, Cinéma Pathé
(source : Archives départementales de la Sarthe - 2FI08352)
Jeudi 27 Juin - après ménage le matin - allons au Pathé voir cinéma - 16h - Vues de la guerre - Dunkerque Laon - Paris bombardé - entrée des italiens en guerre les allemands veulent que l'on soient "amis" - disent que nous avons été bien fous de leur déclarer la guerre - fors comme ils sont - peu préparés comme nous l'étions - enfin le gouvernement Français est à Clermont Ferrand. (Pierre Laval) car on dit Paul Reynaud et Daladier en Angleterre. le 1er accidenté - où il se forme une armée commandée par le Général de Gaulle qui blâme le Maréchal Pétain d'avoir abandonné la lutte au lieu de la continuer dans les colonies - entendons la TSF - Fouineau - en arrachant herbes du jardin - et entendons aussi le traître de Sttugart - disant que les Français avaient interêt de voir leur ancienne alliée (l'Angleterre) aplatie - que nous étions trompés par notre sale gouvernement etc. mal dirigés etc. 

Vendredi 28 Juin - marché à la mission - Mme Bouttier et sa fille Mme Cormier viennent nous voir - Visitent la maison - tasse de café et tartines - 

faisons confitures de cassis - et je sors avec Ginette pour provisions l'après midi.

Samedi 29 Juin - Grande journée de nettoyage - balayage - etc toutes pièces - et sa chambre propre, le Capitaine s'amène - me demandant à le recoucher - Je l'installe cabinet de toilette pour qu'il ait l'eau courante si nous retournons à la campagne un peu. chaleur épouvantable - fatiguée - notre tub - et me couche à minuit 1/2 - sans lumière - nuit claire - les Blon sont arrivées - lui de Nantes - elle de Rennes - où elle a manqué être mitraillée. terrible ! en gare - bombes tombées sur trains de munitions - et train sanitaire - 3 000 tués - les autres reviennent petit à petit - mais essence très rationnée - accidents sur la route - autos retournées - familles perdues etc !!

Dimanche 30 Juin - Vais avec Ginette messe pour les morts de la guerre, à la Cathédrale - sermont de Monseigneur - que l'on s'était endormis - trop heureux et pas assez vigilants - qu'il fallait repréparer l'avenir par beaucoup de travail - etc. 

Agence de presse Meurisse, Portrait de Georges Grente, évêque du Mans, 1936
(source : Wikimedia Commons)
retour 13h - par avenue Léon Bollée où toutes les belles maisons sont "occupées" par les allemands et le drapeau rouge à croix gammée flotte. après midi chaleur - passons par la Mission voir les pauvres prisonniers (3 000) à qui on passe pain etc - quand seront ils remis en liberte ? peut être seulement quand ce sera fini avec l'Angleterre - On voit des vingtaines de gros camions transportant d'autres pauvres soldats au camp d'Amiens où ils n'ont même pas d'eau il paraît qu'il y en a 40.000 !

allons voir si les Benoist-Lebray-Branchu arrivés mais personne là - on remonte très difficilement de sous la Loire car tous les ponts sont coupés - à tours il y a eu gde bataille dans les rues - les civils s'en mêlant - 

Lundi 1er Juillet - chaleur - J'arrose chaque fois le jardin et il n'y paraît plus le lendemain ! avons défriché herbes par devant - dans les massifs envahis - pauvres rosiers desséchés ! confitures de rhubarbe - rangements - je passe à la Mutuelle qui se réaménage tout doucement - mais ne travaille pas encore - les agents en campagne ne pouvant pas - on di que l'Amérique va aider l'Angleterre - (il est temps !) et envoyer des avions - munitions - que l'Angleterre a repris des ports en France - Calais - Dunkerque - on dit - on dit - car il faut prendre la radio à Londres - toute l'autre étant allemande on dit qu'ils ont bombardé Berlin et qu'il y aurait beaucoup de victimes - pourquoi pas un peu plus tôt ? quand nous luttions encore ? J'oubliai de dire que la nuit de vendredi, à  minuit, des "boums" à nous faire trembler les voisins sont descendus dans leur cave

C'était un avion anglais qui cherchait le beau château d'Yseuville où était descendu un état major (celui de Goering parait il) et a mal visé - 4 maisons défoncées à Yseuville - et l'école nouvelle endommagée. 

Voilà que les Manceaux vont craindre maintenant les avions anglais - ceux-ci voulant faire "déguerpir" les allemands - il y en a de plus en plus, au Mans - il ne reste plus de bas de soie - combinaisons - champagne en bouteilles de mousseux - très forts aussi en charcuterie plus de jambon - mais "bon coeur" donne des biscuits aux enfants - à Noga - très gais et guettant des sourires. 

Mardi 2 Juillet. toujours chaleur étouffante - Je me demande s'il faut remonter au grenier les vêtements descendus dans le garage - en vue du bombardement - faut il se réinstaller ? ou allons nous avoir encore des coups durs ? on dit aussi qu'ils sont gentils pour le moment mais que s'ils voyaient que cela ne tournait pas à leur avantage - cela changerait- 

pensons à repasser quelques jours à Changé.

V'lan le Capitaine s'en va ! Je donnerai nos clefs à Mme Aumonier - craignant toujours "l'occupation des maisons inhabitées" et le Maire du Mans nous prévenant qu'il faudra coucher les allemands "munis d'un billet de logement"
Odette Lebray s'amène 18h - étaient à Chatellerault (Vienne) péripéties - camions bombardés etc, ont couché dans le foin - tous ensemble - serrant leur magot - payant 7 F un Kg de p. de terre. Sortions toutes 19h - trop tard - Maman voulant "marcher un peu" - Jacobins etc. - au retour - préparatifs en vitesse pour départ demain matin - arrosage etc - Je me couche minuit et me réveille au petit jour 5h 1/2 (qui n'en fait que 3h 1/2 au soleil ferme volets et donnons clés à Mme Aumonier. À 7h sommes au viaduc, Ginette contente de retrouver petit train et campagne. 

Arrivée à la Poire tapée - au café - où les allemands occupenta ssi - traversons bois - voyons les Bouttier qui [...] - un grand travail - donnons une belle culotte toute neuve (du Pépé) au père Bouttier et une chemise - content - (nous gardent nos affaires, papiers etc) que je trouve "mieux" chez eux. J'ai écrit tout ceci dans le pré - il ne fait plus chaud - au contraire - frais - j'ai photographié notre "robinson" - c'est le calme - les grillons dans l'herbe à côté de moi chantent - mais le coucou ne chante plus "car le blé est mûr bientôt" bizarre ! c'est un peu trop calme même ! à côté de la T.S.F. à la mère Fouineau qui chante sans arrêt - un chien, dans le lointain, aboie - Ginette retombe en enfance - s'amuse avec son Pierrot et est heureuse - avons revu les Liger - qui "espèrent la victoire" maintenant. 

l'horizon est toujours joli. les pins derrière nous avec leurs ombres - nous dormons tranquilles maintenant - feux à la cheminée - enfin tout calme .. calme ... peut être nous en irons nous demain au Mans - Voir un peu plus de mouvement et puis j'ai tant à faire ç nous étions fatiguées mercredi en revenant ici. Le repos à fait du bien. Il est 19h petite "rayée" pour faire chauffer la soupe. bois gratis et à profusion - après dîner irons chercher notre lait crême - cidre et haricots chez la mère Bouttier en traversant la forêt. l'autre voisine Mme Paulméry est allée au camp d'Auvours (7 Km) se renseigner si son mari y est - lui ai donné nom et indications pour demander le mien - toujours pas de nouvelles - tristesse tout cela ! s'il pouvait être "camouflé" dans une ferme du Nord - aidant aux travaux - enfin il faut attendre comme m'a dit la Kommandatur (Bourse du Commerce) où je me suis renseignée - sur les disparus et prisonniers - De même j'ai rempli une feuille à la D.C.O. qui passera pa la Croix Rouge de Genève - pour s'il est en Allemagne

Samedi 6 Juillet - tout est préparé pour reprendre notre petit tram - pour 18h - Ginette, hier, à voulu rester un jour de plus - il ne fait pourtant pas très beau - orageux - et un peu de pluie - avons ramassé du petti bois dans la forêt et l'emmenons - il faudrait une auto ... mais justement plus une seule n'a le droit de circuler. sauf pour le ravitaillement des civils - plus d'essence - il parait aussi que le journal "la Sarthe" et les rares autres ne paraitrons plus - pourquoi ? on di que c'est pour que nous ne sachions pas les avances de l'angleterre (qui aurait repris quelques ports Français) enfin nous allons voir la rue Mazagran - et les voisins - on se demande si la famille et amis sont rentrés ? 

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